Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Indiens (suite)

De ces rois du Sud, il semble bien que les Iroquois et plus généralement toutes les tribus de langue iroquoienne aient appris l’essentiel de leurs raisons de vivre. On admet, en effet, qu’ils arrivèrent du Sud pour s’établir à proximité des Grands Lacs, en des terres qu’occupaient les Algonquins. Le fanatisme guerrier, l’exaltation du sacrifice personnel, mais, par-dessus tout — et c’est en cela que les Iroquois sont Indiens —, le goût du risque et le mépris de la douleur physique portés au degré d’une mystique, quelle que soit la nature des risques encourus, tels sont quelques-uns des traits que les Iroquois illustrèrent dans les terres qu’ils envahirent ; tel est aussi l’exemple qu’ils donnèrent aux voisins qu’ils y rencontrèrent, qui rivalisèrent aussitôt avec eux sur les terrains de choix que les uns et les autres possédaient de manière indivise. On peut admettre que les Algonquins*, qui se trouvèrent immédiatement en contact avec les Iroquois, reçurent, grâce à cette compétition qui mettait en jeu bien plus que le courage guerrier, exigeant l’audace intellectuelle et l’esprit d’invention, une bonne part de leurs règles de vie ultérieures.

Il en fut de même des « agriculteurs de l’Ouest », qui, dans les plaines du Missouri, mirent en pratique des usages dont les « rois du Sud » avaient avant eux, sans doute, tiré leur subsistance. Mais, durant le xviie s., d’une part les chasseurs des forêts refluèrent vers l’intérieur et vers les terres plus riches du sud des Grands Lacs, d’autre part la mobilité due à la domestication du cheval ouvrit des possibilités d’existence nouvelles. Un mouvement général des tribus, une transformation continue des modes de vie, une diffusion constante des principes de la philosophie indienne conduisirent à l’élaboration de formules de vie dont la valeur était reconnue d’usage public depuis la partie méridionale du Canada et l’est des États-Unis jusqu’aux grandes plaines de l’Ouest. Dans cette région immense surgit — et disparut bientôt sous les efforts conjugués des Français, des Anglais, des Hollandais et des colonisateurs qui devaient prendre le nom d’Américains — une très singulière civilisation, nouée tout entière sur elle-même par la menace qu’elle sentait peser sur son avenir immédiat.

Les Pueblos* restant sur leurs terres, loin des guerres qui agitaient leurs cousins, les Indiens de la côte nord-ouest (v. Colombie britannique) ayant à peine aperçu les corvettes du capitaine Cook, les peuples du Grand Bassin menant, pour ainsi dire hors de l’histoire, une existence très pauvre et très semblable à elle-même, la vie indienne se rassemble comme en une forteresse autour des Grands Lacs et dans le bassin du Missouri et du Mississippi. La lutte contre les Blancs, les alliances provisoires avec eux, la chasse du bison, pratiquée en grand, avec une application et une prudence consommées, l’équipement rudimentaire des tribus, adapté aux longs voyages à travers la Prairie, c’est ainsi que se caractérise, d’un point de vue extérieur, la vie dans les régions où la civilisation indienne, contrainte à la mobilité, laisse le souvenir d’une admirable résistance face à la soldatesque et aux trafiquants européens.

L’exaltation de la valeur personnelle, du courage physique aussi bien que de l’audace trouva là son illustration la plus connue. Encore faut-il la comprendre comme la face exotérique d’une règle morale plus générale, à laquelle obéissaient également les recherches spéculatives et les tentatives des chamans, qui exploraient les chemins d’accès menant outre-tombe et dans les enfers de la conscience. Les guerriers, pour leur part, publiaient leurs exploits en les dépeignant au vif sur le cuir de leur tipi, tente conique percée d’un trou de fumée au sommet. À envisager ces peintures comme une suite de figurations historiques, observerait-on même le très solennel sens de l’espace qu’elles manifestent en montrant, sur l’étendue jaune mastic d’un paysage monotone qui n’est jamais que suggéré, le mouvement des guerriers et des chevaux, on oublierait ce qui reste leur particularité essentielle : la relation précise de ces peintures avec leur auteur, l’identité du héros et du propriétaire. Le souci d’exemplarité alertant tout le monde moral se développe sur ces récits d’exploits et même en forme la substance.

Parallèlement, la peinture sur cuir se développait aussi dans une direction très différente. S’agissait-il de se protéger efficacement, l’évocation des exploits antérieurs ne suffisait plus. L’homme est fait, il faut croire, d’une substance sujette à défaillance. Aussi les boucliers de cuir construits par les Indiens font-ils appel, de préférence, à des motifs tirés d’un univers plus fiable. C’est toute la mythologie indienne qui est mise à contribution, les boucliers énumérant les motifs par où elle se raccorde à l’histoire individuelle des guerriers, montrant comment elle en ordonne le déroulement et surtout comment sa pérennité garantit de façon certaine les individus contre les coups du sort en leur assignant la place qui leur convient dans le plan général des mondes. Or, les faits divers sont affaire masculine. Rien d’étonnant que la peinture féminine néglige les événements historiques pour envisager, d’une manière que nous pourrions dire extraordinairement moderne, les lignes où se raccordent la mythologie dont on vit — qui puise toute son énergie dans le tréfonds de la sensibilité — et les formes que l’on voit — que l’on ne voit qu’en vertu de leur pouvoir de mobilisation. La peinture des femmes, toujours idéographique, d’une finesse jamais atteinte dans l’ordre de la nuance avec autant de décision dans le trait, constitue dans l’esprit du spectateur la notion d’une peinture idéale où serait comblé d’un coup notre appétit de voir et d’aimer, de connaître ce que nous aimons et d’ignorer le reste.

Jugeant qu’ils étaient fils du Soleil, les Indiens ont, plus qu’aucun autre peuple, introduit dans leur art et dans leur vie les couleurs des éléments aériens. Ils se les sont procurées grâce aux oiseaux, dont ils ont utilisé les plumes, soit pour s’en coiffer, soit pour s’en faire des vêtements. Mieux encore, l’usage des plumes est constant dans l’affirmation de leurs options intellectuelles, dans le cérémonial des tribus, dans tous les gestes auxquels ils entendent donner une valeur solennelle.