Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Indiens (suite)

Démiurge et moniteur, le héros culturel a enseigné aux hommes les techniques vitales (chasse, pêche, etc.), la confection des vêtements ; il a institué l’organisation sociale et les rites avec lesquels on se concilie les esprits. Cependant, l’animal bienfaiteur est en fait un égoïste foncier, vaniteux, sensuel, cupide, qui se plaît à jouer de mauvais tours ; souvent ceux-ci se retournent contre lui. Ce caractère de décepteur-dupé défraye maints contes : le corbeau a coupé la langue du cormoran et l’a privé de la parole ; le coyote, défiant un cannibale de manger autant que lui, a subrepticement échangé les plats où ils avaient vomi. Mais il fut à son tour joué par le renard, qui, s’offrant à lui casser des os pour en retirer la moelle, la dévora à mesure.

À côté de récits humoristiques et réalistes où abondent détails érotiques et scatologiques, mythes et contes développent des thèmes poétiques, sentimentaux, à portée philosophique. L’un des plus répandus est le « mythe d’Orphée », comme le désignent couramment les auteurs. S’il a son parallèle antique, il existe aussi en maintes sociétés primitives : un veuf inconsolable part chercher son épouse aux pays des défunts. Après de nombreuses aventures dont l’aident à triompher des esprits protecteurs, il retrouve sa femme, qui vit avec son père, obtient l’autorisation de la ramener sur terre sous réserve de respecter certaines précautions : ne pas ouvrir trop tôt la besace où l’âme de la conjointe a été enfermée ou encore ne pas heurter l’épouse, même par mégarde. Hélas ! l’interdit n’est pas observé ; la femme meurt de nouveau, définitivement. Dans plusieurs variantes, l’affligé est une épouse, un père ou un frère, qui veut ressusciter mari, fille ou sœur.

Autre motif favori, le « mari-étoile » : pour avoir souhaité, une nuit, d’épouser une étoile, une jeune fille se retrouve transportée au ciel, son vœu réalisé. Heureuse, elle a un enfant, mais se languit de la terre. Sous prétexte d’extraire des racines comestibles avec le bâton à fouir, elle creuse un trou à travers lequel elle aperçoit ses amis et ses parents. Elle redescend du ciel en se laissant glisser avec son bébé le long d’une corde qu’elle a tressée avec des tendons d’animaux tués à la chasse par son mari. Ce dernier la surprend, lui lance une grosse pierre ; la femme meurt assommée. L’enfant est recueilli par la famille d’un chef ; il deviendra chef lui-même, puis disparaîtra un jour ; il sera allé rejoindre son père-étoile.

D’autres récits mettent en relief la réprobation sociale à l’égard de l’inceste ou de l’adultère. Suivant une version ojibwa (Algonquins), la tête d’une épouse infidèle et punie de mort par son époux roulait sur le sol en poursuivant leurs deux fils. L’aîné décocha une flèche, et la tête tomba dans un lac. Resté sur la rive, le cadet fut changé en loup.

Les ethnologues soulignent que les mythes et les contes transposent la réalité du présent sur le plan fictif du passé ou s’appuient sur un passé véridique, et cela qu’il s’agisse d’expliquer l’univers, de décrire le milieu géographique et le trajet effectué par la tribu dans ses migrations historiques, ou d’exposer les activités économiques traditionnelles (cueillette des baies sauvages, chasse du bison ou du cerf, pêche du saumon, culture du maïs), les institutions sociales (systèmes de parenté, normes d’alliance matrimoniale), les célébrations religieuses, les pratiques magiques. Se mêlent donc au réel des éléments imaginaires : les traditions d’Indiens des Plaines racontent, par exemple, que l’aigle, les hiboux et les canards (chez les Pawnees), le tonnerre (chez les Cheyennes) apprirent aux hommes à exécuter le grand rituel dit « danse du Soleil ».

Dans ses ouvrages d’anthropologie structurale, Claude Lévi-Strauss* montre comment les mythes (terme pris au sens large) extériorisent, avant tout, un effort de rationalisation où entrent en jeu aussi les catégories de l’inconscient afin d’établir des rapports logiques et de concilier les contraires. Ainsi, le feu de cuisine constitue une médiation entre « le cru et le cuit », entre « la nature et la culture ». Interfèrent dans l’interprétation cosmologique naturel et surnaturel, visible et invisible, animé et inanimé en des correspondances symboliques.


Prières rituelles, chants de chamans, invocations

Le recours au symbole n’est pas moins manifeste si l’on analyse les prières rituelles à fins bénéfiques ou thérapeutiques et les chansons des « chamans » guérisseurs. Lorsque l’officiant navaho prie pour faire tomber la pluie qui fera croître le maïs, il sollicite les montagnes encadrant l’horizon : « les monts de La Plata et leur parure de jais, le mont Taylor et sa parure de turquoise », etc. Les esprits confondus avec les sommets règnent sur les diverses espèces végétales ou animales, sur les minéraux. Points cardinaux, vents, couleurs apparaissent associés, comme l’atteste une autre prière entrant dans un des autres rituels navahos destinés à guérir les malades : « De l’est, de la demeure du vent noir qui est venu souffler sur moi, tout a été réassaini. Du sud, de la demeure du vent bleu qui est venu souffler sur moi, tout a été réassaini. De l’ouest, de la demeure du vent jaune [id.]. Du nord, de la demeure du vent blanc [id.]. »

Bénéficiaires privilégiés de pouvoirs personnels accordés à la faveur d’un rêve ou d’une vision par des esprits protecteurs, les chamans ont reçu une chanson leur permettant de guérir une maladie précise. Sans doute est-ce en théorie une improvisation, puisque les paroles auraient été enseignées par l’esprit lui-même, mais, en fait, le texte, très court, se conforme à des prototypes traditionnels, et les attitudes restent classiques : souffler sur le malade, sucer le mal à travers son corps, réincorporer l’âme. Scandée par le hochet de calebasse ou de vannerie, la chanson conclut que le patient est sauvé. Certaines autres formules sont utilisées par des thérapeutes dont l’exercice n’implique ni possession par l’esprit, ni entretien pseudo-médiumnique.