Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Indiens (suite)

L’aire d’extension de ce complexe cérémoniel coïncide remarquablement avec celle des nombreux hallucinogènes que les Indiens utilisent à des fins rituelles, pour voir l’invisible, voyager en esprit dans le pays des morts, se métamorphoser en bêtes, guérir ou empêcher la transmission des maladies, etc. Parmi ces drogues, certaines proviennent d’écorces, de feuilles, de lianes ou de racines (Banisteriopsis caapi, Virola) et sont mâchées (coca) ou bues en décoction, comme le jus de tabac. D’autres, qui sont à base de graines (Piptadenia peregrina) et de cendres d’écorces, sont prisées. La préparation de ces drogues varie d’un groupe à l’autre et donne lieu à des échanges intertribaux : par exemple, la piptadenia ne se trouve pas en forêt, mais seulement en savane. Inversement, les lianes, qui servent à la préparation du curare, puissant poison de chasse, ne se trouvent que dans certaines régions forestières ; les Piaroas échangent ce poison contre le bois de sarbacane, qui provient de savanes orientales habitées par des tribus caribes, tandis qu’ils obtiennent le yopo et d’autres instruments rituels de leurs voisins guahibos, habitants des savanes du nord-ouest de leur territoire.

• Sociétés à organisation dualiste. Non moins élaborées, mais sur le plan de l’organisation sociale cette fois, sont les sociétés de l’Est brésilien (VIII), qui appartiennent toutes, ou presque, à la famille linguistique gé. Elles semblent n’être venues que récemment à l’horticulture et ne font pas usage de pirogues ; la chasse et la collecte restent chez elles prédominantes. À cette dualité de l’organisation économique correspond d’ailleurs celle de l’environnement écologique, où la forêt est limitée à une étroite frange le long des fleuves, tandis que le reste du pays consiste en arides plateaux, où les Gés vont périodiquement chasser et faire la collecte des plantes sauvages.

Les villages, permanents, mais occupés une partie de l’année seulement, constituent des unités politiquement indépendantes. Ils sont subdivisés en moitiés exogames, en classes d’âge, en associations, etc. Dans ces sociétés, le principe dualiste, à partir de la simple dichotomie sexuelle, semble s’être donné libre cours, comme pour épuiser toutes ses possibilités logiques ; il en résulte une richesse et une complexité de l’organisation sociale dont on ne trouve d’équivalent que chez les indigènes australiens. C’est ainsi que l’arrangement des maisons dans le village reflète les principes de l’organisation sociale : disposées en cercle autour d’une place centrale où trône la maison des hommes — qui est aussi un centre cérémoniel —, les maisons sont réparties en deux demi-cercles selon l’appartenance de leurs occupants à l’une ou l’autre « moitié » exogame et, à l’intérieur de cette moitié, regroupées par clans (les mêmes clans peuvent se retrouver dans les moitiés opposées). Ce double principe d’organisation constitue en outre une véritable grille qui sert à classifier tous les phénomènes naturels (animaux, plantes, etc.). Une pareille classification, cependant, ne semble pas impliquer d’autre lien que logique entre les phénomènes naturels et les hommes ; en particulier, ces phénomènes ne paraissent pas être conçus comme des ancêtres éponymes des clans, comme ils le sont parfois dans le nord-ouest de l’Amazone.

• L’Est bolivien et les « marginaux ». L’organisation sociale des sociétés de la région de l’Est bolivien (VII) va de la bande nomade (Sirionos) jusqu’au village fortifié de 2 000 personnes groupées autour d’un temple (Cayuvaras), en passant par toute une série de formes intermédiaires (Yuracares, Guarayos, Tacanas, etc.).

Enfin, il convient de placer dans une catégorie à part les sociétés qui ne pratiquent pas l’horticulture (X) et dont les membres sont, pour cette raison, considérés généralement comme des « marginaux » (c’est-à-dire ayant échappé aux influences des grands courants culturels, amazoniens ou andins) ou comme des « régressifs » (descendants d’une culture autrefois plus développée, mais ayant perdu l’horticulture). En fait et en dépit de leur mode de subsistance plus rudimentaire, de leur isolement et de leur nomadisme, de nombreuses tribus « marginales » présentent des caractéristiques communes avec les autres sociétés de la forêt tropicale. Il en est ainsi des Yanomamös, dont la plupart cultivent aujourd’hui le plantain, qui, comme les Caribs et les Tupis, vivent dans des villages protégés par des palissades et qui pratiquent la guerre intertribale et le rapt de femmes ; mais leur forme de cannibalisme les apparente plutôt aux Indiens du nord-ouest de l’Amazone, car il s’agit d’un endocannibalisme, les Yanomamös consommant les cendres de leurs morts mêlées à la soupe de plantain avant de partir en expédition guerrière. La fréquence de la guerre, qui les engage dans des cycles d’alliances et de vengeances interminables, pourrait avoir résulté d’une explosion démographique dans un territoire aux frontières limitées par l’expansion caribe et la pénétration blanche ; cette explosion démographique, à son tour, aurait été provoquée par l’adoption récente de l’horticulture chez les Yanomamös.

D’autres, comme les Warraus, pêcheurs du delta de l’Orénoque, ont un système religieux fondé sur le culte d’idoles, qui paraît plus proche des systèmes religieux circumcaraïbes que de ceux de la forêt ; cette disparité a été interprétée comme un signe de régression culturelle. Seuls, apparemment, les Guayakis du Paraguay restent (mais ils ne sont plus qu’une poignée, traqués par les missionnaires) d’authentiques chasseurs, ignorant l’horticulture. Mais ils savent tirer du palmier pindo, non cultivé, l’essentiel de leur nourriture végétale. On peut en dire autant des Warraus, pour qui le palmier moriche joue le même rôle.

J. M.


Les Indiens du Chaco


Le pays

Dès avant la conquête de l’Amérique, les Incas nommaient Chaco la vaste région limitée à l’est par le fleuve Paraguay, à l’ouest par les premiers contreforts des Andes et qui s’étend environ du 30e au 18e degré de lat. S. Il s’agit d’une plaine pratiquement dépourvue de relief, au sol rougeâtre très argileux. Le climat est dominé par l’opposition saison sèche-saison humide : il pleut pendant l’été, d’octobre à avril ; les pluies cessent en hiver, de mai à septembre. Le Chaco est fort peu irrigué : seuls deux fleuves parallèles, le Pilcomayo et le Bermejo, le traversent en son milieu dans le sens N.-O. - S.-E. À l’époque des pluies, les eaux montent, débordent et transforment toute la zone en un immense marécage. Par ailleurs, la pluie remplit le moindre creux, la moindre dépression ; elle y stagne, car le sol est imperméable, et disparaît peu à peu par évaporation. En été, la chaleur est très forte (jusqu’à 47 °C) ; en hiver, la température peut descendre au-dessous de 0 °C. La végétation est adaptée à la sécheresse : très épineuse (abondance de cactus), épaisse et difficilement pénétrable. La forêt s’interrompt parfois, surtout vers le Pilcomayo, pour laisser place aux campos, savane couverte d’une herbe haute. Vers l’est, on trouve surtout d’immenses palmeraies. La faune est celle de l’Amérique tropicale ; on y trouve en sus le rhéa (autruche d’Amérique) et une grande profusion de serpents de toutes espèces.