Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Indiens (suite)

La conquête des femmes était le principal profil retiré des expéditions guerrières ; celles-ci avaient aussi pour but le cannibalisme, dont les hommes des tribus décimées faisaient les frais. Le massacre des hommes peut s’expliquer par la crainte de vengeance pour le rapt des femmes ; quant au cannibalisme, on peut voir en lui un rite permettant aux vainqueurs de s’incorporer les vertus de leurs ennemis avec leur chair.

La guerre et le cannibalisme semblent avoir eu une fonction quelque peu différente chez les Tupinambas. Peuple d’origine tupi ayant émigré au xvie s. au cours d’un mouvement messianique qui les a menés depuis l’Amazonie jusqu’à la côte brésilienne, les Tupinambas vivaient d’agriculture intensive et de pêche côtière, et constituaient, à la venue des Européens, la population la plus dense de toute la forêt amazonienne. Guerriers, ils se regroupaient dans des villages allant de 400 jusqu’à 1 000 personnes, protégés par une double palissade. La guerre permanente entre les villages résultait d’un faisceau de facteurs : désir d’acquérir des femmes, goût marqué — au dire des chroniqueurs — pour la chair humaine, vengeance. Les vaincus qui n’avaient pas été tués et mangés sur place étaient ramenés au village des vainqueurs, où ils pouvaient vivre de longs mois, comme s’ils en étaient membres de plein droit, jusqu’au jour fixé pour leur immolation. Mourir torturé et dévoré était regardé comme un destin glorieux — mais n’en appelant pas moins la vengeance — sans commune mesure avec l’humiliation d’être réduit en esclavage. À cette différence entre les Tupinambas, qui se faisaient la guerre entre eux, et les Caribs, conquérants plutôt qu’entraînés dans des cycles interminables de vendettas internes, s’en ajoute une autre d’importance : les Tupinambas n’avaient pas cet idéal viril et guerrier des Caribs qui reléguaient les femmes au rang de butin sans prestige ; en revanche, les enfants nés des captives prises pour épouses, adoptés par leurs pères chez des Caribs, étaient promis, chez les Tupinambas, à être mangés tôt ou tard.

L’arrivée des Européens, à la recherche d’esclaves et d’or, et se faisant eux-mêmes la guerre, a considérablement renforcé l’activité guerrière et cannibale des Caribs et des Tupis, dont les Blancs faisaient momentanément leurs alliés et qu’ils armaient.

• Sociétés guerrières non cannibales. Les Tupis proprement dits (V), dispersés sur une aire considérable de l’Amazonie brésilienne, pratiquaient aussi la guerre, mais pas le cannibalisme. Chez les Omaguas, les prisonniers (hommes, femmes, enfants) étaient réduits en esclavage. Les Cocamas et les Mundurucus prenaient les femmes pour épouses et élevaient leurs enfants, mais tuaient les hommes, dont ils ramenaient la tête coupée en trophée. En dépit de ces différences, l’organisation sociale des Tupis était très proche de celle des Tupinambas. Certaines sociétés, cependant, comme les Omaguas, présentaient l’ébauche d’une stratification sociale, avec chefs, gens du commun et esclaves. D’autres, comme les Mundurucus, sont encore aujourd’hui divisés en clans patrilinéaires et en moitiés ; il s’agit là très certainement d’une influence de leurs voisins gés de l’Est brésilien.

Plus connus encore que les Tupis pour leurs chasses aux têtes sont les Indiens de la « Montaña ». Chez ces Indiens, qui opposèrent une résistance farouche à la pénétration des Européens aux xviie et xviiie s. avant d’être rayés de la carte entre 1890 et 1920 par la ruée vers le caoutchouc, la guerre (entre parties pouvant d’ailleurs entretenir des relations de parenté) était directement motivée par le désir d’acquérir des têtes-trophées, que les Jivaros « réduisaient » (tsantsas). On attribuait aux têtes-trophées des pouvoirs surnaturels.

La religion des Tupis, comme celle des Caribs et celle des Tupinambas, présente certaines caractéristiques qu’on ne retrouve pas dans les autres sociétés de la forêt tropicale. Ainsi, le chaman, chez les Caribs et les Tupis, faisait des offrandes de nourriture à son esprit gardien, et les Tupinambas confectionnaient des représentations en cire des créatures surnaturelles qu’ils conservaient dans une hutte spéciale. En outre, chez les Mundurucus, une cérémonie de fertilité à l’échelle de tout le village avait lieu sous la direction du chaman dans une maison réservée aux hommes.

• Sociétés à complexe cérémoniel. C’est dans la sphère proprement religieuse que s’affirme le mieux l’originalité des cultures de la Guyane (II) et du nord-ouest de l’Amazone (IV). Certes, la guerre et le cannibalisme s’y rencontrent encore, mais ils ne font qu’y suivre l’aire d’extension des tribus caribes. En revanche, le cérémoniel qui accompagne les rites de puberté, les rites de fertilité et les rites funéraires ne se retrouve nulle part ailleurs en Amérique du Sud avec un tel degré d’élaboration. Les cérémonies sont centrées soit sur la danse des masques et la musique des flûtes et des trompes lors des rites de puberté et de fertilité, soit sur des beuveries d’une boisson fermentée ou mêlée de cendres des morts lors de rites funéraires, ou même sur une combinaison de tous ces éléments. La dichotomie des sexes et l’échelle des âges sont dramatiquement accentuées par l’interdiction pour les femmes de voir les instruments de musique et le fouettage des novices, parfois aussi soumis à des piqûres de fourmis. L’identité du clan, dont les masques et les trompes représentent éventuellement l’ancêtre éponyme, ainsi que le lien entre les vivants et les morts (dont les cendres sont bues ou le sanctuaire est visité par l’expérience hallucinatoire) sont affirmés au cours de ces cérémonies, qui assurent en outre la fertilité des espèces animales et végétales nécessaires à la survie des hommes. Ces fêtes, avec des noms et sous des aspects divers, se retrouvent depuis la rive droite de l’Orénoque (warime des Piaroas) jusqu’aux sources de l’Amazone (Tucunas, Witotos), en passant par les Tucanos de l’Ouest, dans le sud de la Colombie.