Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Indiens (suite)

Les groupes linguistiques

Lorsqu’on passe d’une carte géographique à une carte de distribution linguistique, ce qui paraissait d’abord insaisissable à force d’uniformité prend l’aspect d’une variété irréductible. Écologistes et linguistes vont en sens inverse : les uns à la recherche de « niches » le plus originales possible, les autres reconstituant des « familles » hypothétiques. En 1935, Čestmír Loukotka ne distinguait pas moins de quatre-vingt-quatorze familles linguistiques différentes en Amérique du Sud. Plus récemment, Greenberg a réduit à quatre le nombre des familles principales. Trois seulement sont représentées dans la forêt tropicale :
— la famille macro-chibcha, comprenant la sous-famille chibcha proprement dite (à laquelle on rattache les Tunebos, Lencas, Yanomamös) et le paez (Chocos, Colorado-Cayapas, Warraus, Jirajaras) ;
— la famille andine-équatoriale, comprenant l’« andin » (non représenté dans la forêt tropicale), le « jivaro » (Jivaro-Kandoshis), le « macro-tucano » (Tucanos, Macus, Puinaves) et l’« équatorial » (Arawaks, Tupis, Guahibos, Salivas, Timotes, Trumais, etc.) ;
— la famille gé-pano-caribe, très largement diffusée, comprenant le « macro-gé » (Gés, Caingangs, Botocudos, Carajas), le « macro-pano » (Tacanas, Mosetenes, Matacos), le « nambicuara », le « huarpe », le « macro-caribe » (Caribs, Witotos) et le « taruma ».

Quelles que soient les difficultés de la classification — dues essentiellement au fait qu’il s’agit de langues orales —, celle-ci permet, en combinaison avec l’archéologie, de se faire une idée approximative de l’histoire culturelle des Indiens de la forêt tropicale. Quatre familles sont particulièrement répandues : l’arawak et le caribe surtout au nord de l’Amazone, le tupi et le gé au sud. Dans les trois premiers cas, cette vaste distribution témoigne de migrations anciennes ou plus récentes. Toutes les sociétés indiennes, en effet, n’ont pas vécu depuis 1 700 ans en vase clos : si la faible densité humaine et l’isolement rendent bien compte des bifurcations incessantes qui n’ont pas manqué de se produire à partir de langues originellement communes, de vastes courants de migrations ou de conquêtes ont, en revanche, puissamment contribué à diffuser sur des aires considérables de la forêt des traits communs, linguistiques et culturels.

Les langues amérindiennes de l’Amérique du Sud

Les critères choisis depuis les premières tentatives de classement de ces langues (1780-1784) sont devenus scientifiques à partir du moment où il s’est agi non plus de caractéristiques raciales, ni de distribution géographique, ni de reconstructions historiques, mais d’une étude comparative des vocabulaires. Cependant, l’utilisation de listes lexicales comme fondement de l’analyse classificatoire repose sur des justifications de facilité : une base plus souhaitable pour la comparaison serait les morphologies et les syntaxes des langues, mais on ne les possède pas souvent ; la transcription phonétique est très souvent imprécise ou déformée ; on n’a pas le contrôle des emprunts anciens ni des interférences intervenues dans une langue par contact avec d’autres groupes linguistiques pendant les migrations des locuteurs de cette langue.

Il y a différentes classifications possibles. La classification génétique utilise des critères historiques et s’appuie sur une analyse comparative et inductive, démontrant des correspondances entre langues qui ne sont dues ni à des hasards, ni à des emprunts, ni à des convergences typologiques, mais qui prouvent une commune origine. D’autre part, la classification typologique, fondée sur les types relationnels mis à jour dans les structures linguistiques, peut réunir sous une même rubrique des langues génétiquement apparentées ou bien des langues dont la ressemblance structurelle provient de développements annexes.

Un des problèmes linguistiques de l’Amérique du Sud est précisément que des classements typologiques associent des familles génétiquement fort différentes dans une même aire géographique ; les phénomènes de géographie linguistique sont peu élucidés et fort curieux, bien que de première importance pour l’étude de ces régions.

Pour les raisons matérielles déjà énoncées et jusqu’à maintenant encore, les classifications se sont faites à l’aide de comparaisons lexicales, tout en s’aidant parfois d’« évidences historiques » et en s’arrêtant parfois aussi à de simples nomenclatures par zones géographiques.

Le choix du vocabulaire de base reste la difficulté majeure de la classification lexicostatistique ; on postule que certains mots sont, dans toutes les langues, moins sujets à changements que d’autres. La glottochronologie ajoute à cela que le taux de différenciation du vocabulaire de base est constant pour toutes les langues. L’intérêt principal alors des classifications linguistiques pour les études culturelles réside en ce quelles fournissent une base permettant d’inférer depuis combien de temps les groupes se sont séparés l’un de l’autre depuis une commune origine.

Č. Loukotka part d’une division ethno-géographique conventionnelle, en distinguant d’emblée les groupes paléo-américains (appelés en ethnographie groupes marginaux et représentant les groupes extérieurs aux centres de haute civilisation et aux chasseurs collecteurs de la forêt tropicale), les groupes andins (représentant non pas les Andes physiques, mais les zones de civilisation andines depuis la Colombie jusqu’au Chili central) et les groupes de la forêt tropicale. Les cinq divisions géographiques des Paléo-Américains couvrent quarante-quatre familles linguistiques ; les quatre divisions géographiques distinguées dans les hautes cultures andines couvrent vingt-quatre familles linguistiques ; les quatre divisions géographiques des groupes de la forêt tropicale couvrent quarante-neuf familles.

Il faut remarquer que cet inventaire classé mentionne (et donc ne discerne pas cartographiquement) les langues depuis les temps précolombiens jusqu’aux temps modernes, sans tenir compte des extinctions des groupes.