Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Inde (suite)

• En kannara, on peut citer les noms des poètes Adi Pampa (xe s.), auteur d’un Mahābhārata, Ponnā, poète jaina, Rannā, qui compose un Ajita-Purāṇa, et Nāga Candra, qui donne une version du Rāmāyaṇa. Nemi Cand (xiie s.), écrit Līlāvatī, le premier roman en cette langue, en style campū, c’est-à-dire vers et prose alternés.

• En tamoul, une adaptation des Veda par Nambi Andar Nambi (xe ou xie s.) prend le titre de Tirumurai, et un ascète jaina, Tirurrakkadevar (xie s. env.), compose le célèbre livre des mariages (Cintāmani). Deux religieux śivaïtes de talent, Maykandar et Arunandi (début du xiiie s.), disciple du précédent, rédigent un traité didactique et un commentaire.

• En vieil hindī, Cand Bardaī fait le récit de la courageuse résistance du roi rājpūt Prithvi Rāj aux envahisseurs musulmans et de sa malencontreuse défaite à Taraïn. Ce poème, le Prithivīrāja Raso, comporte soixante-neuf livres. L’histoire s’y mêle à la légende, et il représente un véritable monument littéraire, important surtout au point de vue linguistique.

• Au Bengale, l’un des premiers poèmes chantant l’amour du dieu Kriṣṇa, la Gīta Govinda, fut composé par Jayadeva (xiie s.). La langue est un sanskrit tardif déjà partiellement influencé, semble-t-il, par la langue régionale, dont le poète adopte les mètres. L’histoire des amours de Kriṣṇa et de Rādhā a été particulièrement cultivée au Bengale, terre du tantrisme. Les chants lyriques de la Gīta Govinda donnent naissance à toute une littérature kriṣṇaïte bengali, souvent appelée brajbulī, car elle utilise un vocabulaire spécial au culte de Kriṣṇa, avatar de Viṣṇu né au pays braj.

• En marāṭhī, Jñānadeva compose un commentaire de la Bhagavad-Gītā intitulé Jñāneśvarī (1275-1297), et, à sa suite, le poète religieux Nāmadeva (1270-1350 env.), de l’école Bhāgavata, se fait l’apôtre de la bhakti comme moyen d’atteindre à la béatitude.

Principales langues littéraires médiévales

sanskrit

bengali (Bengale)

maithilī (Bihār)

avadhī (Bénarès)

braj-bhākhā (Mathurā)

rājasthānī (Rājasthān)

hindī (Delhi, Deccan)

gujarātī (Gujerat)

marāṭhī (Mahārāshtra)

Langues dravidiennes

tamoul (Madras)

telugu (Andhra Pradesh)

kannara (Mysore)


xve-xviie siècle

C’est l’âge d’or de la poésie mystique dans le nord de l’Inde, correspondant à l’époque glorieuse de l’Empire moghol sous le règne tolérant et bénéfique de l’empereur Akbar (1556-1605) et de ses successeurs immédiats, Djahāngīr (1605-1627) et Chāh Djahān (1627-1658). Le soufisme, qui, par sa conception théiste et sa doctrine de dévotion par l’amour, se rapproche beaucoup de la bhakti, prend une importance grandissante et permet un rapprochement très net entre les deux communautés musulmane et hindoue.

Quelques saints musulmans adoptent même des conceptions empruntées à l’hindouisme. Les textes hindous fondamentaux sont traduits en persan, et plusieurs poètes délaissent cette langue pour s’exprimer dans une des langues vernaculaires indiennes. La littérature du Madhya-deśa (plaine indo-gangétique) occupe une place privilégiée.

Kabīr (v. 1440-1518) est à la fois poète et prédicateur. La légende lui attribue des origines mystérieuses : abandonné par ses vrais parents au fil de l’eau, il aurait été recueilli par un couple de tisserands musulmans. Lui-même exerce le métier de tisserand, mais il étudie les textes hindouistes et devient disciple de Rāmānanda. Il est aussi le disciple du soufi Chaykh Taqi. Très indépendant d’esprit, il dénonce l’hypocrisie des brahmanes, leur formalisme et prêche une conciliation entre l’hindouisme et l’islām sur le plan de l’amour divin. Naturellement, cette attitude lui attire l’hostilité des orthodoxes des deux partis. Son enseignement oral sera recueilli par ses disciples et consigné plus tard par écrit. Le Bījak, recueil principal, est une collection de pièces diverses désignées par des noms particuliers selon leur mètre et leur forme : les Ramaini, exposés doctrinaux en quelques lignes ; les Śabda, paroles, exclamations, boutades, vœux, prières, apostrophes ; les Sākhi, apophtegmes en deux lignes. Kabīr fait preuve d’un esprit critique mordant et s’attaque à toutes les fausses démonstrations extérieures des deux religions. Il préconise avant tout la recherche sincère et exigeante de la vérité et de Dieu omniprésent, quel que soit le nom qu’on lui prête. Son influence sera profonde, et de nombreuses sectes se réclament de son enseignement.

Au Pendjab notamment, Nānak (1469-1538), disciple de Kabīr, fonde la secte des sikhs, qui emprunte à la fois à l’hindouisme et à l’islām. En 1604, le guru Arjun rassemble la doctrine du guru Nānak dans l’Ādi Granth, collection d’hymnes en différentes formes de vieil hindī, parmi lesquels se trouvent, entre autres, des poèmes de Nāmadeva, de Kabīr et, en panjābī, les Tapjī (prières), composées par le guru Nānak lui-même.

La tradition kriṣṇaïte, renforcée au Bengale par l’enseignement de Caitanya, disciple de Rāmānuja, donne alors ses plus beaux fruits. Au Bihār, immédiatement voisin du Bengale de l’Ouest, un grand poète, Vidyāpati (fin du xive s. - début du xve s. env.), chante les amours de Kriṣṇa et de sa bien-aimée Rādhā. Quoique brahmane et versé dans la langue sanskrite, qu’il a utilisée dans plusieurs de ses œuvres, il emploie le dialecte de sa région, le maithilī, pour célébrer le culte populaire. Son génie délicat l’entraîne vers une forme plus stylisée du sujet, qui devient une sorte de charmant poème d’amour à la limite du profane.

C’est en dialecte aussi (rājasthānī) que s’exprime la poétesse kriṣṇaïte la plus passionnée, Mīrābāī (début du xvie s.). Princesse rājpūte, elle se voue à Kriṣṇa dès son enfance et lui consacre tout son temps et tout son amour. Sourde aux remontrances de sa famille, elle passe le plus clair de son temps en compagnie des religieux itinérants (sādhu et yogi) et improvise en l’honneur de son Dieu les chansons les plus charmantes, qui, de nos jours, sont encore très bien interprétées et très appréciées en Inde. Son rājāsthānī est mêlé de braj, qui devient à partir du xve s. la langue de prédilection de la littérature kriṣṇaïte.