Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Inde (suite)

Les brahmanes organisent l’univers orthodoxe de manière à tout conserver et selon le principe hiérarchique qui commande la structure sociale. Lorsqu’il vit dans le monde, l’homme poursuit trois « buts » : le plaisir amoureux, l’intérêt matériel et le dharma ; ce dernier représente l’ensemble des obligations religieuses qui insèrent l’individu dans l’ordre socio-cosmique. Ces buts sont hiérarchisés, mais on ne peut sacrifier l’un aux autres. De plus, théoriquement, l’homme de haute caste, essentiellement le brahmane, doit quitter ce monde avant sa mort pour mener la vie de renonçant et poursuivre ainsi le quatrième et suprême « but de l’homme » : la délivrance.

La vie quotidienne du brahmane, tant qu’il est « maître de maison » et chef de famille, est remplie d’obligations rituelles qui sont reprises des pratiques védiques, mais qui en constituent en fait des équivalents symboliques très simplifiés. Le sacrifice solennel disparaît presque complètement, mais le brahmane devient beaucoup plus pointilleux en fait de pureté. C’est très évidemment le modèle du renonçant qui impose ici sa norme : on spécule à l’infini sur l’impureté que comporte toute mort et toute mise à mort, fût-elle rituelle. Le renonçant, en effet, cessant de sacrifier, cesse de s’associer à la souillure que comporte le sacrifice animal, mais il pousse cette exigence de pureté jusqu’à éviter de mettre à mort, même inconsciemment, le moindre animalcule. Il est végétarien, filtre son eau, etc. Le « maître de maison » garde la possibilité de tuer dans la mesure même où le meurtre sacrificiel lui est permis : « Sacrifier n’est pas tuer », disent les lois de Manu (Mānava-dharma-śastra). Mais, en même temps que les mises à mort sacrificielles tombent en désuétude et que le brahmane devient végétarien, tous les repas sont transformés en rites sacrificiels par l’offrande d’une part symbolique de nourriture aux dieux, aux ancêtres et aux êtres inférieurs ainsi que par la pratique de l’hospitalité. Ces rites, qui sont sans doute originellement la réduction au minimum d’un rituel domestique trop onéreux, deviennent dans le brahmanisme classique le moyen pour le brahmane de se purifier des souillures inévitables de la vie quotidienne.

Le culte des ancêtres reste très vivant dans le brahmanisme. À vrai dire, il s’accorde mieux avec la notion de l’au-delà céleste telle qu’on la trouve dans la littérature védique rituelle qu’avec la croyance aux renaissances venue du renonçant. Mais le brahmane orthodoxe est fidèle à lui-même en coordonnant les deux perspectives sur l’au-delà. Il prie pour la « délivrance » de ses ancêtres — délivrance céleste ou libération des renaissances ? —, tandis que, tout en s’assurant une descendance qui perpétuera le culte ancestral, il se préoccupe aussi de ses renaissances à venir, accumulant pour cela les mérites. Le culte des ancêtres s’étend, encore aujourd’hui, bien au-delà des castes de brahmanes, chez ceux mêmes qui n’ont jamais eu part au culte védique. Il rejoint alors les formes les plus « populaires » de l’hindouisme.

C’est aussi du brahmanisme le plus orthodoxe que relève la conception des rapports de la fonction sacerdotale et de la fonction royale et guerrière : plus le brahmane imite le sannyāsin (« renonçant » orthodoxe) en renchérissant sur la pureté rituelle (essentiellement sur l’interdiction de tuer les créatures), plus il est dépendant du roi pour sa défense et sa subsistance : la vie sur terre requiert la violence, et quelqu’un doit en être chargé. À son tour, la violence du prince, pour être victorieuse et pour contribuer à la prospérité du royaume, a besoin de rites sacrificiels que le brahmane lui assure. On voit comment une telle doctrine appelait comme complément la religion de bhakti, propre à assurer le salut du prince et de tous ceux que la vie terrestre condamne aux actes violents. Le brahmanisme, tel qu’il est codifié, n’est intelligible qu’à l’intérieur de la bhakti, qui le conserve en le dépassant.

Le brahmaṇ

Le brahmaṇ neutre est, d’une part, la science du Veda et des rites védiques, que possèdent les brahmanes, et, d’autre part, l’Absolu upaniṣadique, auquel cherche à s’identifier le renonçant de haute caste, qui abandonne le monde, sa famille, son statut social et ses observances dans un rite sacrificiel ultime. Ce nom de l’Absolu ne s’expliquerait pas en dehors de la société brahmanique, où le savoir védique est la source de tout savoir. Le Brahmaṇ créateur — qui est la personnification du brahmaṇ — est évidemment plus proche de la science sacrificielle qui produit des « fruits » que de l’Absolu. On ne lui rend pas de culte comme à Viṣṇu ou à Śiva.


Le tantrisme

On met sous le nom de tantrisme un ensemble de doctrines et de pratiques codifiées dans les tantra (« livres »), où le rituel tient une grande place ; ceux-ci invoquent eux-mêmes l’autorité de textes sacrés plus anciens, les Āgama, différents des Veda et apparemment beaucoup plus récents. À côté des tantra viṣṇuites, on a des tantra śivaïtes et d’autres qui mettent la déesse au-dessus de tout. Le tantrisme reste donc bien à l’intérieur du même univers hindou. Si l’idéal du renonçant a conduit le brahmane orthodoxe à une recherche toujours plus grande de la pureté et de la non-violence, il inspire aux auteurs tantriques des efforts en direction opposée : le renonçant n’est pas « pur », il est au-delà du pur et de l’impur, puisqu’il a dit adieu à la société fondée sur cette distinction. Le tantrisme croit donc que l’on peut atteindre la délivrance par une utilisation inversée des valeurs mondaines, ce qui prouve que l’on se situe hors de l’ordre commun. La déesse hindoue étant toujours très proche de ce monde terrestre et de ses valeurs — donc à l’opposé des valeurs du renoncement orthodoxe —, le tantrisme conçoit le divin comme formé de l’union du dieu et de son « énergie » féminine, sa śakti. Dans le cas extrême du śaktisme, la déesse est adorée comme supérieure au dieu. Corrélativement, les pratiques recommandées sont celles qu’exclut le brahmanisme orthodoxe : usage du poisson et de la viande, du vin et des femmes. Mais, pour que cet usage soit salvifique, il faut qu’il soit un signe du détachement profond de l’individu à l’égard des plaisirs du monde. On ne consommera les nourritures interdites, on ne s’unira à des femmes autres que la sienne que dans la mesure où l’on n’en éprouve aucun plaisir. Ces pratiques ne sont donc possibles qu’à un petit nombre, au terme de longs exercices de yoga, qui leur donnent, en particulier, le contrôle de leurs muscles lisses. Le yoga tantrique met ainsi fortement l’accent sur des techniques corporelles, à la différence d’autres formes plus classiques de yoga, où les disciplines mentales tiennent plus de place. Il a pour but de réaliser dans l’individu humain l’union du dieu et de sa śakti, état dans lequel il a surmonté tout désir égoïste, toute recherche du plaisir.