Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Inde (suite)

Cependant, dès que le Viṣṇu ou le Śiva yogin s’engage dans la manifestation du cosmos, il retrouve ses traits différentiels. À un certain niveau du déploiement de l’univers, la divinité — quel que soit son nom à l’état ultime — se fait triple : elle est Brahmaṇ pour créer, Viṣṇu pour conserver dans l’existence, Rudra-Śiva pour détruire. C’est le niveau de la Trimūrti — « Trinité » — qui correspond à la différenciation des trois composantes de l’univers : le sattva, élément lumineux et paisible, qui est l’apanage de Viṣṇu ; le tamas, son opposé ténébreux et pesant, qui se retrouve en Rudra-Śiva ; le rajas, l’élément actif, donc créateur, naturellement attribué à Brahmaṇ.

Le niveau de création qui correspond à la Trimūrti est celui où apparaît le sacrifice — le sacrifice védique, s’entend : l’antique Révélation se trouve ainsi englobée dans un monde plus vaste et non point niée par lui. La bhakti traduit ainsi la tension qui l’habite et la structure entre l’idéal du renoncement et celui de la société dominée par les brahmanes : Dieu, à l’image du renonçant, n’a pas ou plus de caste ; il donne donc son salut à tous, et il le donne gratuitement, non en fonction des mérites acquis par la science ou les pratiques védiques. Le sūdra, banni du culte védique, voire l’intouchable, a droit à la délivrance autant et peut-être plus facilement que le brahmane. En même temps, la bhakti, pensée par des brahmanes, fait leur place aux valeurs védiques et à toute la structure sociale qui leur est liée. Elle est à la fois ferment de « subversion » et force conservatrice.

Cette ambiguïté de la bhakti apparaît encore plus au dernier niveau de manifestation de la divinité dans le cosmos, lorsque celle-ci « descend » dans notre monde pour détruire le mal, devenant ainsi l’avatāra (« avatar ») sauveur. L’hindou, et surtout l’hindou de haute caste, a, comme tout homme, le sentiment qu’il n’est pas placé dans le meilleur des mondes. Le problème du mal prend cependant pour lui une forme spécifique : tout ce qui est mauvais dans le monde, tous les malheurs individuels découlent en dernier ressort de manquements individuels ou collectifs à l’ordre social, au dharma, qui est nécessaire au maintien même de l’existence du monde. Le mal est donc avant tout visible dans l’écart entre la norme et les faits : si les brahmanes ne sont pas honorés, si le roi ne gouverne pas selon les conseils des brahmanes, si les unions entre hommes et femmes ne respectent pas la rigoureuse séparation des classes (varṇa), alors tout va mal, et un avatāra doit venir détruire les méchants (et même les bons) pour restaurer l’ordre. Si l’hindouisme réel connaît de nombreux avatāra de Śiva, la théorie, au contraire, ne parle que des avatāra de Viṣṇu : c’est donc bien le dieu de la bhakti qui descend sauver le dharma, mais la préférence théorique accordée à Viṣṇu dit assez que le dharma a un rapport au moins aussi important à l’ordre védique qu’à la religion de dévotion. Les avatāra de Viṣṇu les plus célèbres sont Kriṣṇa (ou Krishna) et Rāma, qui sont directement adorés comme Viṣṇu.


Les divinités locales

En dehors des grands temples consacrés à Viṣṇu et à Śiva sous des noms qui leur viennent de la tradition panindienne, une multitude de temples sont consacrés à des dieux locaux, dont les noms varient à l’infini. Ceux-ci sont essentiellement distingués en dieux purs et végétariens, divinités des hautes castes, et en dieux carnivores, auxquels les basses castes, non végétariennes, offrent des victimes animales. L’Inde indépendante d’aujourd’hui, en abolissant officiellement les distinctions de castes et en supprimant les interdictions faites aux très basses castes d’entrer dans les temples purs, n’a rien changé à cette distinction. Les basses castes peuvent entrer dans le temple des hautes castes, mais n’en continuent pas moins à rendre un culte à leurs propres divinités, ne faisant d’ailleurs aucune difficulté pour reconnaître la prééminence des dieux purs. L’extrême variété des noms de dieux recouvre de plus une uniformité remarquable : le grand dieu pur local est un avatāra soit de Viṣṇu, soit de Śiva, à moins qu’il ne soit un fils de Śiva, comme Subrahmaṇya et Gaṇeśa. D’autre part, en dépit des tabous de séparation, c’est l’imbrication des cultes purs et impurs, à l’image de celle des castes, qui s’impose à l’observation et qu’expriment aussi les Purāṇa locaux : le dieu pur a sa place — la première — dans le temple de basse caste. Mais l’universalisme de la bhakti a aussi trouvé le moyen d’associer le dieu impur au dieu pur. Ce dernier, dieu du salut universel, a accordé son pardon au dieu impur, assimilé à un « démon » — asura, habitant des régions infernales — qui a voulu violer le dharma ; il le lui a accordé au moment où il le tuait pour sauver le dharma et l’a constitué son gardien dans le temple. Ou encore, le dieu impur devient « ministre » du dieu pur, qui est considéré comme roi.

Les épopées et les Purāṇa

Les deux grandes épopées, le Rāmāyaṇa, de Vālmīki, et le Mahābhārata, attribué à Vyāsa, relatent l’une l’aventure d’un prince idéal de la dynastie solaire, l’autre la geste des héritiers de la dynastie lunaire, ces deux grandes dynasties mythiques se partageant idéalement les lignées royales de l’Inde hindoue. Elles ne s’ignorent pas l’une l’autre, et l’on y retrouve des personnages mythiques importants, parfois avec des valeurs opposées. La composition de ces deux épopées de proportions monumentales s’étend sur des siècles, mais elles étaient pour l’essentiel déjà constituées avant l’ère chrétienne.

Les Purāṇa, récits des origines qui incluent cosmogonies, cosmologies, généalogies royales, sont en fait des mines de renseignements sur les mythes, les rites et toutes sortes de pratiques plus ou moins régionales. On compte traditionnellement dix-huit grands Purāṇa, attribués au mythique Vyāsa, et une liste indéfinie de Purāṇa secondaires, sans parler de Purāṇa de castes et de Purāṇa locaux, qui se font l’écho, bien souvent, des croyances générales. On considère l’état actuel des grands Purāṇa comme postérieur aux épopées, mais il est probable que leur matière est aussi ancienne. L’ensemble des épopées et des Purāṇa fournit le cadre mythique de la bhakti.