Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Inde (suite)

Ainsi, il semble possible de conclure que le décalage entre population et ressources a commencé à se manifester en période de faible croissance démographique, en raison d’une stagnation accentuée des productions essentielles. Cela vaut la peine d’être noté, car on imagine souvent que c’est une croissance rapide de la population qui a été l’origine première de la faiblesse des disponibilités individuelles.

La croissance brutale de la population n’a commencé qu’après 1921. Elle a été spectaculaire : 236 millions d’habitants en 1921, 276 en 1941, 357 en 1951, 438 en 1961, 547 en 1971. Elle est due à une baisse de la mortalité, accompagnée d’un maintien à un taux élevé de la natalité (le premier taux se situant au-dessous de 20 p. 1 000, le second autour de 40 p. 1 000). L’excédent naturel oscille entre 2 et 2,5 p. 100 par an. La population s’accroît d’environ un million d’unités par mois.

Depuis 1920 et surtout depuis 1950, la production a aussi augmenté sensiblement, mais elle n’a pu que suivre tant bien que mal la croissance démographique.

Quelle que soit l’importance de l’augmentation de la population, un des éléments importants d’explication de la situation actuelle est à chercher dans les facteurs qui ont bloqué ou freiné la croissance de la production.

Le problème est essentiellement historique. L’Inde a été conquise facilement, sans doute surtout à cause de sa situation politique dans le cadre de la décadence de l’Empire moghol. La domination britannique a eu des effets nocifs évidents, avec un prélèvement massif au début, l’instauration précoce de termes d’échange inégal, etc. Il n’est pas certain que l’état de la société indienne du xviiie s. ait comporté des facteurs de blocage suffisants pour expliquer le sous-développement actuel.


La politique économique

Elle s’inspire d’une idéologie née dans les dernières années de la lutte pour l’indépendance, celle du « socialisme à l’indienne ». Elle est généralement considérée comme exprimant les vœux d’une « classe moyenne », paysans petits propriétaires ou tenanciers importants, petits entrepreneurs ruraux ou industriels. Elle est critiquée par la plus grande partie des anciennes classes possédantes rurales et une partie des industriels. Elle reçoit lors des élections un soutien de masse non négligeable, mais elle est combattue par une partie de l’extrême gauche au nom des classes les plus pauvres. Ce tableau n’est qu’un schéma, qu’il faudrait nuancer. On notera à tout le moins la variété des situations locales et l’acuité des problèmes qui ne mettent pas en cause directement des questions économiques.

L’idéologie gouvernementale exprimée est fondée sur un refus de la socialisation complète de l’économie, au nom de la défense des libertés, de la nécessité de laisser sa place à l’initiative privée, mais aussi sur le désir de contrôler de près le fonctionnement des mécanismes économiques, de défendre l’intérêt général face aux intérêts privés. La défense de l’« homme du commun » est un objectif sans cesse réaffirmé.

La première conséquence de cette attitude théorique a été l’adoption de la planification non autoritaire, sans prise de contrôle de la totalité de l’économie. L’État se donne des objectifs de production et prévoit des investissements pour tenter de les réaliser. Il fixe ses propres dépenses de développement et donne des indications sur celles qu’il souhaiterait voir engager par le secteur privé. Il crée des institutions pour aider au développement et pour contrôler la marche de l’économie. Il intervient donc par la réglementation et par toute la législation fiscale. Il agit aussi en matière sociale, notamment par la mise en place d’une législation agraire.

Dans le domaine industriel, après quelques tâtonnements, on est arrivé à la distinction de trois grands domaines. Un secteur est réservé à l’entreprise publique : mines, armement, énergie (nucléaire notamment). Dans le deuxième secteur, l’État intervient encore par la création d’entreprises publiques, mais admet de coexister avec l’entreprise privée : c’est un secteur très vaste, qui comprend la sidérurgie et la métallurgie de base, la production de machines-outils, une large part de l’industrie chimique, etc. La liste de ces industries est fort longue. Enfin, un dernier secteur est réservé à l’industrie privée. Il comprend surtout le textile, qui reste la première industrie indienne par son importance, voire par son dynamisme, et un assez large éventail d’autres industries de consommation.

Même dans ce dernier secteur, l’emprise de l’État est assez étroite, puisque celui-ci accorde des licences pour toutes les créations d’usines et pour tous les achats à l’étranger, les changes étant réglementés très sévèrement. D’autre part, l’État contrôle beaucoup d’institutions financières. Les compagnies d’assurance sur la vie et les banques ont été nationalisées. Les investissements étrangers sont recherchés, mais réglementés. On est souvent arrivé à appliquer, au moins théoriquement, la règle selon laquelle toutes les implantations industrielles sont financées par un capital indien majoritaire.

Dans l’agriculture, l’intervention de l’État a aussi été importante. À la fin de la période britannique, le contrôle du sol était marqué par une situation très lourde de conséquences économiques et sociales. Dans beaucoup de régions, on voyait coexister des propriétaires absentéistes et des paysans tenanciers de la terre à titre très précaire et ne travaillant que des surfaces minuscules. Ni les uns ni les autres n’étaient capables de promouvoir le progrès agraire : les premiers parce qu’ils tiraient du sol un profit suffisant sans investir en argent ou en efforts, les seconds parce qu’ils n’étaient guère intéressés par un travail dont le fruit leur était enlevé pour l’essentiel. D’autant plus qu’au prélèvement du loyer le propriétaire ajoutait souvent celui de l’intérêt de l’argent prêté, puisqu’il était en même temps usurier et commerçant.