Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Inde (suite)

La fin du xive s. vit l’apparition d’un nouveau péril. En 1398-99, Tīmūr, plus connu sous le nom de Tamerlan, réalisa le dernier grand raid de pillage que l’Inde du Nord eut à connaître. Parti de sa principauté de Samarkand, il vint facilement à bout du faible sultan Maḥmūd, qui dut se réfugier au Gujerat, pilla Delhi et quelques-unes des plus riches villes de la plaine gangétique, puis retourna à Samarkand avec un immense butin, laissant l’Inde très affaiblie. Les derniers souverains de Delhi n’eurent plus qu’un pouvoir le plus souvent nominal.

Ainsi, à la fin du xve s., avant que Bābur tente la grande aventure moghole en Inde, peut-on dresser le tableau suivant de la situation politique de ce pays.

Les bases territoriales du sultanat de Delhi se réduisent de plus en plus.

Il existe en outre toute une série d’États musulmans vassaux ou non de Delhi, mais dont l’allégeance n’est, dans le meilleur des cas, que bien symbolique. Le Malvā est indépendant depuis 1401, et le Gujerat (Gujarāt) depuis 1403. Le Bengale, pratiquement libre depuis 1352, connaît au xve s. une période de grand développement. Au Deccan s’est créé en 1347 le royaume musulman des Bahmanides. De sa désintégration en 1482 naîtront les États de Bijāpur, d’Ahmadnagar, de Bīdar et de Golconde.

Par-delà leur diversité, ces États présentent un certain nombre de caractères communs : dans ce système théocratique musulman, le sultan, souverain autocrate, est le chef spirituel aussi bien que temporel. Son pouvoir absolu n’est nullement limité par l’existence d’un conseil — le Madjlis i khalwat — qui ne peut formuler que des avis.

Sur le plan financier et économique, outre les taxes et impôts divers pesant sur l’agriculture, l’« industrie » et le commerce, les souverains établissent de nouvelles taxes frappant les non-musulmans : le kharaj, frappant les grands propriétaires hindous ; la djizya, que l’on percevait sur les non-musulmans.

Enfin, le côté féodal de ces États apparaît dans l’institution du khams, c’est-à-dire un impôt représentant le cinquième des butins de guerre.

À côté de ces États musulmans, il y a un certain nombre d’États hindous : confédération rājpūt de Rānā Khumba et de Rānā Sanga, l’Orissa (ou Uṛīsā) de la dynastie Ganga, l’État de Gwālior et surtout le dernier grand État hindou, l’empire de Vijayanagar, créé en 1336 au sud de la Kistnā. Jusqu’à la chute de ce dernier en 1565 devant la coalition des sultans du Deccan, son destin historique prend trois formes principales : incarner une certaine permanence de l’Inde hindoue face à l’emprise musulmane, toujours plus forte ; permettre un fécond renouveau culturel tout en maintenant l’essentiel de la tradition ; maintenir une grande tolérance religieuse face au sectarisme des conquérants musulmans.

Par bien des aspects, le règne de Kriṣṇa Deva Rāya (1509-1529) confère à l’empire de Vijayanagar un rôle de premier plan dans l’ensemble du sous-continent, en même temps qu’il constitue le chant du cygne de l’Inde traditionnelle avant l’avènement de l’ère moghole.


L’ère moghole

Le xvie s. commençant voit l’apparition de deux phénomènes lourds de conséquences pour l’avenir de l’Inde : les débuts de l’invasion moghole et l’implantation portugaise, qui ouvre la voie à la colonisation européenne, et plus spécialement anglaise. Ainsi, l’Inde, dès le xvie s., semble échapper à toute velléité de destin national : jusqu’au xixe s., elle semble n’être que le prétexte d’une gigantesque foire d’empoigne entre Moghols, Portugais, Français et Anglais. En même temps, on assiste à une mutation radicale des motifs de la conquête : de religieux, du moins en théorie, ceux-ci deviennent ouvertement économiques.


L’Inde moghole (1526-1858)

En fait, le véritable Empire moghol ne dépassera guère 1707. De plus, jamais, sauf d’une façon bien superficielle sous Awrangzīb (Aurangzeb) les Moghols (déformation indienne du terme Mongols) ne parviendront à dominer l’ensemble du sous-continent.

Bābur (1483-1530) fut le fondateur de cet Empire. Descendant de Tīmūr par son père, de Tchingīz khān (Gengis khān) par sa mère, il n’était, à l’aube du xvie s., qu’un petit prince du Fergana (actuellement en Asie soviétique). Ayant échoué dans sa tentative pour reprendre Samarkand aux Ouzbeks, il jeta son dévolu sur les marges méridionales de ses possessions. Maître de Kaboul dès 1504, il atteignit en 1525 le point de non-retour en franchissant l’Indus, pour tenter à son tour la grande aventure indienne.

Vainqueur du sultan Ibrahim Lōdī en 1526 à Pānīpat (lieu qui tant de fois scella le destin de l’Inde), il s’empara de Delhi, puis d’Āgrā. Son succès provoqua d’ailleurs une véritable réaction nationale hindoue sous la direction du Rājpūt Rānā Sanga, contre qui il dut livrer et gagna en mars 1527 la bataille de Khānuā (près d’Āgrā). Remarquable stratège, homme d’État compétent et mécène, Bābur mourut le 26 décembre 1530, léguant à son fils un empire sans structure économique et politique. L’organisation de l’Empire devait être l’œuvre de ses successeurs.

Son fils Humāyūn (1508-1556) dut faire face à deux sortes de périls : les conspirations de ses trois frères et surtout celle de l’Afghan Chīr khān (Sher khān), qui, l’ayant détrôné, régna à sa place de 1540 à 1545 sous le titre de Chīr Chāh (Sher Shāh). Seule la mort de ce dernier permit à Humāyūn de récupérer son trône. À sa mort (1556), Hamāyūn laissait pour héritier, sous la régence de Bayram khān, un enfant de treize ans qui, sous le nom d’Akbar (v. Moghols), devait être l’un des plus remarquables souverains de l’histoire universelle.

En 1561, après avoir écarté le régent, Akbar commençait son règne personnel et l’accroissement territorial de son héritage. Vainqueur des Rājpūts tant par la force que par la diplomatie, il put ensuite annexer le Gujerat, le Bengale en 1576, une partie de l’Orissa en 1592, pour ne parler que des États spécifiquement indiens. Quant aux marges qui constituaient autant de glacis de protection, l’Afghānistān fut annexé en 1585, le Cachemire en 1586, le Sind en 1591 et le Baloutchistan en 1594.