Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
I

Inde (suite)

• L’Inde dravidienne. Elle se distinguera du reste du sous-continent par trois traits originaux.
— Sur les quatre grandes dynasties s’y étant installées — Cola (Chola), Cera, Pāṇḍya, et Pallava —, les trois premières réussirent, du iiie s. à l’époque musulmane, à instaurer une grande stabilité politique (au xive s., l’empire de Vijayanagar devait, face à l’islām conquérant, être le dernier refuge de la résistance hindoue).
— Par contraste avec l’Inde du Nord, zone traditionnelle d’invasions, kaléidoscope religieux (hindouisme, bouddhisme, jinisme et islām), l’Inde dravidienne, musée de l’hindouïsme et de la civilisation hindoue traditionnelle, conservera son originalité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse (le bouddhisme ne s’y implantera guère).
— Les conflits qui y éclatèrent eurent pour cause non pas la lutte d’un État contre un envahisseur, mais seulement des querelles intestines : ainsi, aux viiie, ixe et xe s., les conflits entre Pāṇḍya et Cola. La suprématie de ces derniers, à partir de la capitale de Tanjore, établissait en Inde dravidienne une ère assez semblable à celle des Gupta quelques siècles plus tôt dans le nord de l’Inde.


l’Inde et l’islām

Les premiers contacts de l’Inde avec les musulmans sont anciens. Bien avant les premières tentatives militaires du viiie s., de nombreux contacts culturels et commerciaux eurent lieu entre ces deux civilisations. C’est d’ailleurs ce qui permit à certaines découvertes indiennes (ainsi les chiffres que l’on appelle faussement arabes) d’être transmises à l’Occident.

L’année 711 marqua le début de la première tentative militaire de l’islām en Inde avec la conquête du Sind par Muhammad ibn al-Qāsim. En 713, l’offensive arabe atteignit même Multān, mais, comme en 732 à Poitiers, elle fut stoppée là, et les envahisseurs ne purent se maintenir que dans le Sind. Si l’aspect militaire de la conquête s’arrête là, il faut remarquer, avec D. D. Kosambi, que « progressant le long de la côte de Makrān, ils [les Arabes] reconstituaient ainsi l’ancienne route commerciale de I’Indus. Les musulmans étaient les plus habiles marins et les commerçants les plus entreprenants de l’époque. Plusieurs d’entre eux étaient commandants de port pour le compte de souverains hindous [...]. Moins d’un siècle après la mort du Prophète, les musulmans avaient des comptoirs jusqu’à Canton [...]. »

Ce n’est qu’à la fin du xe s. et surtout au début du xie que le djihād (guerre sainte contre les infidèles) devait reprendre. Il faut constater ici que les invasions musulmanes en Inde à partir du xie s. ne seront plus le fait d’Arabes, mais de peuples d’Asie centrale islamisés : Turcs, Perses, Afghans et Mongols. Dès lors, seule la caution spirituelle du calife de Bagdad, dont ceux-ci se réclameront toujours, les rattache à la première génération de l’islām. Les passes du Nord-Ouest et notamment celle de Khaybar, talon d’Achille de la défense naturelle du sous-continent, seront la route traditionnelle des invasions.

Au départ, ces invasions musulmanes furent épisodiques : c’est le pillage, beaucoup plus que la domination politique, qui était le but recherché.

De 1001 à 1025, Maḥmūd de Rhazna lança sur l’Inde une série de raids dont les temples et sanctuaires hindous souffrirent énormément : temples de Mathurā et de Banāras (Bénarès), sanctuaire de Somnāth, au Kāthiāwār. Toutefois, à sa mort en 1030, seule une partie du Pendjab relevait vraiment de son autorité. Cette conquête appelle trois remarques :
— la domination rhaznévide au Pendjab constitua une sorte de rempart contre d’éventuelles autres invasions ;
— la réussite assez facile de Maḥmūd, malgré une résistance héroïque des rājā Jayapāla et Anandapāla, prouvait la faiblesse profonde des immenses armées indiennes face à des troupes peu nombreuses, mais rapides et pratiquant une sorte de guerre éclair ;
— l’Inde était plus durement touchée qu’il n’y paraissait ; la chute de la dynastie Pratihāra devant les musulmans entraîna un fractionnement politique qui hypothéquait sérieusement l’avenir.

À partir de 1186, la pression musulmane, jusque-là limitée au nord-ouest du pays, se fit plus dynamique, et Muḥammad de Ghor (ou Muḥammad de Rhūr) provoqua le choc décisif avec les souverains des royaumes hindous, et notamment celui des célèbres Rājpūts. Battu en 1191 à Thānesar par Prithvi Rāj, roi d’Ajmer et de Delhi, Muḥammad reprit ses tentatives l’année suivante et, la défection du rājā de Kanauj, Jayacanda, aidant, gagna la seconde bataille de Thānesar. L’échec de Prithvī Rāj était celui de l’Inde. L’occupation du pays par les musulmans devint permanente, préparant ainsi le terrain à l’Empire moghol. Selon une tradition maintenant bien établie, le Deccan devint le refuge de la culture hindoue. Quant au bouddhisme, déjà victime de la réaction brahmanique, il disparut presque complètement de l’Inde, victime d’un prosélytisme musulman qui devait s’affirmer avec les années.


Le sultanat de Delhi

Il correspond à la période allant de la mort de Muḥammad en 1206 à l’établissement de la domination moghole par Bābur (ou Bāber). Il devait être dominé : de 1211 à 1290 par la dynastie des Esclaves, et d’abord par Īltutmich ; de 1290 à 1320 par la dynastie des Khaldjī ; de 1320 à 1414 par celle des Turhluq.

À partir de 1414, une instabilité chronique s’installa, et ce jusqu’à l’avènement de Bābur. Une des causes majeures de cette instabilité réside certainement dans le mode de succession au trône. Comme dans la Russie tsariste jusqu’à la fin du xviiie s., le trône de Delhi, ni électif ni fondé sur le droit de primogéniture, était essentiellement occupatif ; il échut souvent à des usurpateurs de talent.

De plus, les structures politico-administratives, assez floues, apparentaient par bien des aspects le sultanat de Delhi aux monarchies asiatiques traditionnelles, dans lesquelles le rôle du souverain prenait une importance déterminante. Ainsi ‘Alā’ al-Dīn Khaldjī (1296-1315) et Muḥammad Turhluq (1325-1351), en établissant, même d’une manière éphémère, leur domination sur l’empire allant du Pendjab au nord de l’actuel Kerala, préfigurèrent-ils l’œuvre des Moghols.