Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Humboldt (Wilhelm von)

Savant et homme d’État prussien (Potsdam 1767 - Tegel 1835).



Les difficultés de l’interprétation

Moins célèbre que son frère Alexander (v. art. suiv.), il est surtout connu pour ses projets de réforme de l’université allemande (il fonda l’université de Berlin en 1809-10) et pour sa contribution aux recherches portant sur le langage. Héritier du rationalisme des lumières, il suit avec intérêt sa remise en cause sans jamais succomber à la tentation de l’illuminisme. Contemporain des grands systèmes de l’idéalisme allemand, il a toujours gardé ses distances à l’égard des prétentions philosophiques et n’a cessé de réclamer une prospection sans réserve du détail le plus singulier de l’expérience linguistique. Témoin passionné de l’aventure de la grammaire comparative, correspondant chaleureux de Bopp, il a toujours nourri un dessein plus ambitieux en refusant de se limiter au domaine indo-européen et en prenant en compte toutes les langues effectivement parlées sur la planète. Collaborateur de J. S. Vater, le successeur de Johann Christoph Adelung (1732-1806) pour la publication du Mithridates, encyclopédie de toutes les langues, il dénonce l’insuffisance d’un inventaire exhaustif dépourvu d’une théorie d’ensemble. En résumé, hostile aux excès de la spéculation philosophique tout en se voulant plus ambitieux que les comparatistes, Humboldt se trouve engagé dans une entreprise sans précédent. En combinant les épisodes de la chronologie repérable et les rythmes plus secrets de son travail intellectuel, on peut distinguer trois grandes périodes :
— de 1790 à 1800, la genèse latente qui cristallise brusquement sur l’intuition décisive de 1800 ;
— de 1800 à 1820, de multiples activités officielles recouvrant partiellement une réflexion persévérante ;
— de 1820 à 1835, une période d’intense élaboration.

Mais il importe surtout de dégager le style et le sens de la démarche.


La genèse

Après des études consacrées surtout à la philologie classique et au droit, Humboldt va pendant dix ans multiplier les essais et enregistrer les déceptions. Cette période inquiète, dominée par le problème esthétique du génie poétique — dans la lignée de Schiller — et par le problème politique de la nation, découvre peu à peu, dans la diversité de ces objets, l’unité d’une convergence profonde, définie par le libre jeu des forces construisant un devenir signifiant. Humboldt met au point une méthode reposant sur deux concepts : celui, concentré, de « force », entendu comme la tension qui agite les substrats et les met en travail d’une forme, et celui, plus englobant, de « caractère », qui exprime l’incarnation dans les formes visibles d’un style qui les intègre et leur donne un sens. Capables de s’appliquer à une foule de domaines, ces deux concepts dessinent peu à peu les grandes lignes d’un vaste projet qui a pour visée ultime une anthropologie définie comme la théorie de l’humanité, objet et sujet de son propre devenir, et, pour aile marchante, l’invention incessante par les hommes, dans le langage, de leurs rapports entre eux et avec le monde. Or, toutes ces possibilités vont brusquement cristalliser en 1800 avec la découverte, au cours d’un voyage en Espagne, du Pays basque : il y a là une terre, un peuple, une culture qui s’incarnent dans une vie et dans une histoire, complémentaires l’une de l’autre et articulées autour du foyer de la langue. Le projet anthropologique trouve ainsi son centre — la langue qui parle — et sa circonférence : la communauté universelle des hommes parlants. Entre les deux : le réseau des échanges exprimant le labeur incessant de l’humanité. Reste à en constituer la théorie.


La réalisation

De 1800 à 1820 s’étend la vie publique de Humboldt, liée au contexte mouvementé de l’époque (ambassade à Rome, reconstruction de la Prusse, congrès de Vienne, ambassade à Londres). Mais le projet anthropologique n’est pas sacrifié, au contraire. Humboldt enregistre d’abord l’ampleur de l’horizon ainsi ouvert — comment faire aller ensemble le basque et le sanskrit par exemple — avant d’élaborer, pendant les quinze dernières années de sa vie, et une fois abandonnées les charges officielles, la question des conditions de compatibilité de ces multiples objets. Cette dernière période s’ouvre en 1820 avec le mémoire Sur la recherche linguistique comparative et se clôt sur la longue Introduction posthume de 1836 consacrée à « la diversité du potentiel linguistique présent au sein de l’espèce humaine... ». Dès 1820, Humboldt jette les bases d’un comparatisme généralisé qui opère sur le double plan de l’extension — l’inventaire des différentes langues — et de la compréhension — leur intégration à une théorie générale de l’économie de l’espèce humaine. L’entreprise se veut donc à la fois totalitaire et inductive. D’où des difficultés de principe qui dénoncent l’incompatibilité apparente des deux objectifs : les langues entendues d’abord comme systèmes égaux et divergents, et ensuite comme « réalisation ou programmation continuée » (Ausbildung), c’est-à-dire comme des systèmes convergents et hiérarchisés. Le raccord se fait par le recours à la notion assez lâche d’« usage », chargée de tous les pouvoirs. L’entreprise reste donc, au moins au départ, très spéculative.


La théorie

Elle s’explicite dans l’Introduction de 1836 qui, si elle conserve l’orientation générale donnée dès 1820, lui impose, au moins sur trois points, des remaniements importants. C’est d’abord l’intervention, entre les deux moments précités, d’une phase intercalaire définie par les notions de « technique » et de « forme interne », qui supplantent avantageusement le concept d’usage tout en donnant un contenu à l’idée d’energeia et amorcent la reconversion de l’analyse du langage en termes de technologie générale. De la sorte, le langage se trouve redéfini comme un système ouvert d’autoprogrammation dans lequel ensembles et éléments se conditionnent sans limite assignable depuis la microstratégie engagée dans le couple je-tu jusqu’aux macrostratégies qui représentent les grands systèmes historiques (indo-européen, sémitique, chinois, etc.). C’est ensuite un déchiffrage continu par renvois latéraux entre les aspects visibles du déploiement historique (diversité des langues, marques, littératures) et la face cachée de la construction grammaticale (système phonétique, formation des mots, articulation de la phrase). C’est enfin la fécondation mutuelle de l’anthropologie et de la linguistique, celle-ci se révélant une anthropologie potentielle et la première induisant une linguistique appliquée.