Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

humanisme (suite)

La phase éthique et politique de l’humanisme à la fin du xvie s.

La Pléiade n’avait donc, jusqu’en 1560, rien abandonné de la passion pour les œuvres antiques (Ronsard et ses disciples n’ont-ils pas lu Virgile, Catulle et Lucrèce, Homère, Aratos, et Lycophron ?) ni de la curiosité de connaître des humanistes de la génération antérieure. À travers les œuvres de Ficin, les poètes avaient découvert les richesses de Platon, à qui ils avaient dû, jusqu’alors, outre l’idée que la poésie était le mode suprême de la connaissance, cette même foi dans l’homme qu’avait proclamée l’humanisme de 1530. Mais, à cette confiance qu’avaient déjà altérée la sinistre affaire des Placards (1534) el le massacre des Vaudois (1545), les conflits religieux, puis les guerres civiles allaient porter un coup fatal à partir de 1560, date à laquelle on serait tenté parfois de croire — bien à tort — que l’humanisme est mort.

En fait débute alors pour l’humanisme du xvie s. une ultime période, éthique et politique, à dominante stoïcienne et dont la fin peut se situer, sans qu’il soit possible de préciser davantage, dans la première moitié du xviie s. Il est incontestable que si, avant 1560, les poètes paraphrasent volontiers l’impavidum ferient ruinae d’Horace (« les ruines du monde le frapperont, sans l’effrayer »), les humanistes, tout occupés de platonisme, s’intéressent peu à la doctrine du Portique, pourtant déjà mise en partie à leur disposition par l’édition érasmienne des Œuvres de Sénèque parue en 1527, mais qui ne renaîtra vraiment que plus tard, sous l’influence des circonstances historiques et politiques, avec la véritable tragédie que vont vivre les Français de 1560 au retour de la paix religieuse et civile. Encore, sa diffusion n’est-elle ni rapide ni complète. N’intéresse alors que le stoïcisme moralisant des deux premiers siècles après Jésus-Christ. De ses représentants, Marc Aurèle n’a guère eu d’influence au xvie s. Épictète l’emporte, dont le Manuel avait été mis en français en 1544 par Antoine du Moulin avant de l’être deux autres fois : en 1567, par le protestant André de Rivaudeau ; en 1591, par le catholique Du Vair. Et Sénèque encore plus, que traduit en entier Simon Goulart (1595), près de dix ans avant le magistrat Mathieu Chalvet, plus de soixante ans avant que ne soit publiée la version que Malherbe n’avait pu achever. Entre-temps avaient paru bon nombre de traités, édités ou traduits séparément, et plusieurs commentaires où, face à tous les méfaits et à tous les maux engendrés par les luttes fratricides, les contemporains puisaient résignation et courage. C’est dans les « jours mauvais pleins de désolations » que le Lillois Alexandre Le Blancq traduit, en 1571, la stoïcienne Consolation à Apollonius de Plutarque, comme c’est pendant les guerres dites « de Religion » que Robert Garnier s’inspire des tragédies de Sénèque pour composer des drames remplis d’allusions à nos malheurs nationaux, et que Guillaume Du Vair rédige, en 1590, pendant le siège de Paris, sa Constance et consolation ès calamités publiques.

Doctrine d’action et de résistance, ce stoïcisme moral, plus ou moins imprégné de christianisme, qui était celui d’un Étienne de La Boétie (1530-1563), marque d’une manière prédominante, mais non exclusive, l’humanisme du dernier tiers du xvie s., avant de prolonger son influence, à travers Juste-Lipse et Guillaume Du Vair, chez des auteurs comme J.-P. Camus (Diversités, 1609) et P. Corneille, puis dans le Traité des passions de Descartes, pour intéresser encore la pensée religieuse jusqu’aux environs de 1660.

Avec lui, l’humanisme du temps, volontiers compréhensif, accueille toujours le platonisme, qui se survit dans quelques milieux mondains et à la Cour, où Hélène de Surgères et la reine Marguerite continuent à parler le langage de Ficin ; et aussi (mais de façon bien limitée) l’épicurisme, dont les thèmes, redécouverts par les néo-latins et par la Pléiade, révélés au public par les versions et les adaptations des poèmes horaciens et par la traduction de Lucrèce due à Denis Lambin (1516-1572), ne parviennent pas à imposer l’idée — bien humaniste pourtant — de la retraite, du retour à soi, qui eût dû parfaitement convenir en ces temps de si profond désarroi. Mais l’influence la plus nette sur l’époque est celle — tout éclectique — de Plutarque, que Jacques Amyot (1513-1593) vient précisément de traduire. Plutarque n’est pas seulement l’auteur des Vies parallèles, qui exaltent les vertus héroïques des païens et qui ont ainsi renforcé les tendances stoïciennes de l’époque ; c’est aussi celui d’opuscules moraux d’inspiration souvent platonicienne, parfois dirigés contre les stoïciens et les épicuriens. Avec le Plutarque d’Amyot se trouve favorisé à la fin du xvie s. le syncrétisme philosophique qui donne un visage si complexe et si riche à l’humanisme éthique de cette période.

Éthique, l’humanisme d’alors est devenu aussi, par la force, politique. Bon nombre de poètes qui, en 1550, avaient allègrement chanté leur confiance dans le temps, ajoutent à leur lyre, une dizaine d’années plus tard, une corde d’airain ; témoin, parmi d’autres, Ronsard dans ses Discours (1562). Les horreurs des guerres civiles, dénoncées avec une éloquence grave et simple par l’humaniste et érasmique chancelier Michel de L’Hôpital (1505 ou 1506 - 1573), sont aggravées par l’abaissement moral de bon nombre de Français, par la corruption particulière des princes que pervertit trop souvent le machiavélisme, cette doctrine détestable des courtisans et des tyrans. Contre les idées de Machiavel s’imprime sans doute une littérature qui emprunte à la fois à la tradition chrétienne et à l’ambiguïté païenne. L’illustrent, en dehors du Discours de la servitude volontaire de La Boétie (dont le loyalisme monarchique de fait n’est sans doute pas contestable), les œuvres de François de La Noue (1531-1591), d’Innocent Gentillet, de Jean Bodin (1530-1596). Certains passages aussi de Montaigne (1533-1592), dont il faut préciser ici la place singulière dans cet humanisme de la fin du xvie s.