Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Horace (suite)

Horace n’est pas de ceux dont l’effort de réflexion relègue dans l’insignifiance tout le détail de la vie : il écrit rarement sans autre intention que de donner un conseil ou proposer un thème de méditation ; le plus souvent, c’est pour demander ou donner des nouvelles, pour recommander un jeune homme, pour excuser une absence, pour inviter un ami, pour donner ses impressions après une nouvelle lecture d’Homère. L’expérience quotidienne et la pensée morale s’entremêlent étroitement. Nourrie de lectures très diverses, orientée vers l’éclectisme intelligent de l’Académie, la morale d’Horace est essentiellement pratique ; elle prend forme au niveau des événements ; aucun dogmatisme ; aucun souci d’établir des axiomes universels auxquels rattacher une pratique cohérente. C’est ce qui explique que l’homme Horace, avec ses « problèmes », comme nous dirions, mais aussi avec le détail de sa vie, ses souvenirs, ses dons de conteur, intervienne si souvent.

Le lecteur moderne se demande parfois si cette morale ne manque pas un peu d’horizon, d’idéal et, somme toute, d’efficacité. Elle semble un effort sans cesse à reprendre — vrai travail de Pénélope — pour établir la vie dans un état d’équilibre qui ne nous paraît pas, de soi, extrêmement attrayant. Les conseils négatifs, les recettes y tiennent beaucoup de place. Tout serait acquis, semble-t-il, si l’on parvenait à vivre dans l’égalité d’humeur, en se gardant de l’ambition, de l’amour des richesses, de l’envie. Horace nous touche souvent par sa simplicité, son sérieux souriant ; il est resté cependant, lui si vivant, prisonnier des cadres de la morale hellénistique : réaliser des vertus, fuir des vices, mettre à profit les exemples d’autrui. Il manquait à cette sagesse d’avoir compris que, pour s’unifier et se consolider, l’homme avait à viser plus loin que lui-même. Horace aurait pu trouver cela chez Platon* : il a été victime de son aversion pour toute forme systématique de la pensée.

Le recueil des Odes, le premier livre des Épîtres représentent ce qu’Horace a réalisé de plus achevé. Poèmes bien différents de ton, mais qui ne sont pas sans rapports ; il se pourrait que la netteté du regard dans les Odes soit, en quelques moments fulgurants, la récompense, la justification de cette ascèse un peu tatillonne qui emplit les Épîtres. Et, de part et d’autre, c’est un même monde de réalités immobiles, ici saisies dans l’intuition esthétique, là précautionneusement dégagées ou préservées.

Pourtant, une nouvelle carrière va s’ouvrir encore pour notre poète. En gros, celle de poète national. Depuis des années, son amitié avec Mécène l’avait introduit dans la proximité du prince, mais, en réponse à des sollicitations qui furent nombreuses, il avait toujours préservé jalousement son indépendance : en 17, on eut l’idée de lui proposer une mission vraiment inédite. Avec le temps, le souvenir et la menace des guerres civiles reculaient dans le passé, il devenait raisonnable de croire que, cette fois, une page pouvait être tournée. Or, il existait à Rome des cérémonies destinées à clore une époque et à en inaugurer une autre qu’on espérait meilleure ; on les appelait séculaires. Auguste s’y décida pour le début de juin 17 et demanda à Horace l’hymne (Carmen saeculare) dont l’exécution marquerait le sommet de la fête. Ce fut un moment important, dans la vie du poète : il est revenu plusieurs fois sur le bonheur qu’il avait éprouvé en mettant sur les lèvres innocentes de ses choristes (vingt-sept jeunes gens et vingt-sept jeunes filles) les paroles que Rome elle-même adresserait aux dieux. Il a découvert alors, semble-t-il, l’importance possible de sa poésie et que la cité pouvait se reconnaître en elle. Il a compris, surtout, que le projet fondamental d’Auguste, la paix à rétablir dans l’univers, la prospérité à ramener, cet idéal d’un bonheur un peu terre à terre, mais apporté à tous et embelli par la proximité des dieux, c’était, en somme, son projet à lui. Porte ouverte sur de nouveaux horizons ? Ces thèmes font, en tout cas, la nouveauté d’un quatrième livre d’Odes, paru vers 13.

Il faut sans doute rattacher à ces échanges plus intimes qui s’établissent entre Horace et le prince la composition de deux très longues Épîtres sur le théâtre. L’une est adressée à Auguste lui-même ; c’est un véritable rapport sur la possibilité de restaurer à Rome un théâtre de qualité qui puisse, en même temps, avoir un sens pour tous ; l’autre, dédiée à Lucius Calpurnius Pison et à ses fils, s’applique surtout à définir, dans le cadre d’une esthétique générale (d’où le nom usuel d’Art poétique), les exigences de l’œuvre dramatique. Horace est plus affirmatif, plus enthousiaste quand il écrit à ses amis et plus réservé sur les chances d’un succès quand il s’adresse à Auguste. S’agit-il de deux moments différents de sa pensée ou ces différences dépendent-elles surtout de la qualité de ses correspondants ? Les problèmes du théâtre ont dans les sociétés antiques une importance qui outrepasse la littérature ; c’est là que s’affine, s’exalte, comme dans un creuset, l’âme commune de la cité. On comprend qu’Auguste ait pris la question à cœur. Dans le détail, l’Art poétique est un véritable feu d’artifice, crépitant de toutes les discussions poursuivies depuis la Poétique d’Aristote jusqu’aux traités les plus récents des théoriciens. Horace a le don de les styliser en formules frappantes ; il y mêle sa gaieté, son entrain. On sait l’immense retentissement de l’œuvre, à la Renaissance, dans la formation du classicisme ; aujourd’hui même, on ne s’y reportera jamais sans fruit.

Quand Mécène mourut en septembre 8, ses derniers mots à l’empereur furent pour Horace : Horati Flacci ut mei esto memor. Mais, le 27 novembre, un malaise soudain emporta le poète. Accomplissement mystérieux d’un vœu exprimé quinze ans plus tôt (Odes, II, 17) ? On déposa ses restes au mont Esquilin, près du tombeau de Mécène.

J. P.