Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Homère (suite)

Repères historiques et géographiques

L’épopée homérique décrit un monde qui correspond à l’apogée de la civilisation mycénienne (entre 1400 et 1300 av. J.-C.). La cité de Troie contre laquelle luttent les chefs grecs est, depuis les campagnes de fouilles de W. Dörpfeld et de C. W. Blegen, identifiée à la Troie VII a dans la série de « villes » qui se superposent sur la butte d’Hissarlik, en Asie Mineure. Quant à l’Odyssée, Victor Bérard (1864-1931) s’est efforcé de localiser chacune des escales d’Ulysse au cours de son périple.


« l’Iliade » ou le culte du héros

Livre haletant dans lequel s’expriment les grandes idées-forces de la mort, de l’amour, de la guerre, l’Iliade emporte le lecteur dans ses remous et l’arrache à sa quiétude. La première œuvre littéraire grecque est aussi la plus forte, la moins suave qui soit. Elle n’est pas un livre de bonheur et de paix, qui donne l’image rassurante d’un univers bien clos. L’être se débat dans un monde où se déchaînent toutes les pulsions de l’instinct, les plus nobles comme les plus humbles. Les cris et les gémissements alternent avec les chants de tendresse. Les armes qui s’entrechoquent, le sang versé, les exploits des héros ou la peur qui s’empare du corps tout entier rejoignent dans une même ampleur les élans de cœurs qui aiment, le sourire de l’enfant, les gestes ébauchés, les phrases à demi prononcées. Eros et Thanatos prêtent leur souffle à ce long poème où s’installent des liens qu’on ne peut dénouer entre les mouvements issus de l’inconscient — ceux de la haine comme de l’amour, de la brutalité comme de la délicatesse, ceux du désir de tuer comme ceux du désir d’aimer — et les nécessités élémentaires de la vie, la soif, la faim, le sommeil et le goût de la dépense physique. Voilà, saisie sur le vif, l’humanité, avec ses rayons et ses ombres, ses contradictions, ses interrogations, l’humanité peinte à l’heure la plus tragique, et peut-être la plus privilégiée, celle de la guerre, toile de fond, décor de flammes et de sang devant lesquels des acteurs, qui sont d’autres nous-mêmes, jouent le jeu de la vie.

L’Iliade, livre de guerre ? Arès est au premier plan. Ce n’est pas un des minces mérites du poète que d’avoir immédiatement compris que la quiétude est chose rare, et que, au contraire, le combat est quotidien. Cette guerre de Troie est moins le conflit de deux civilisations, la grecque et l’asiatique, que la traduction d’un état permanent, la guerre de chaque jour, le plus souvent sournoise, parfois éclatante, celle qu’à toute heure pratiquent les hommes. Ne pensons pas qu’Homère choisit une situation extraordinaire, inhabituelle, mais disons plutôt que, par le biais symbolique du combat grec et troyen, il met en évidence un état de fait : l’affrontement perpétuel de l’homme contre l’homme. Cette intuition débouche-t-elle sur une vision d’angoisse et d’effroi ? En fait, le poète prête à la guerre une certaine perfection. C’est-à-dire qu’elle se fait sans haine, au niveau des grandes âmes. Elle est justifiable des deux côtés : les uns vengent l’honneur de Ménélas, les autres défendent leur sol natal. Nulle bassesse, mais un jeu sacré où chacun respecte les lois, l’idéal qu’il porte en lui-même. Nous sommes en présence d’âmes nobles, qui ne savent ni ramper ni tricher. Cette conception du fléau est peut-être illusoire, fruit d’un optimisme que devait démentir toute l’Histoire : du moins est-elle l’expression de la volonté d’Homère de montrer que l’homme est d’essence supérieure, quels que soient ses instincts.

Le héros du poème est Achille. Parmi tant de personnages, dont certains n’existent qu’un instant, intensément sa figure se détache. Dans les chants même où elle est absente, son ombre plane, obsède le lecteur. Achille, si c’est chez Homère l’exaltation de la vigueur physique, de la force des bras qui portent les armes, c’est aussi le courage, la droiture, l’énergie, associés à tous les mouvements de l’âme, ceux de la colère, ceux de la douleur comme ceux qui naissent de la pitié et de la piété. Demi-dieu par sa mère Thétis, faisant partie, comme dit Péguy, de ceux qui « retirent de leur demi-sang cette profondeur, cette gravité, cette connaissance du destin, cette usagère expérience du sort » (Clio), il s’élève à une hauteur qui le distingue entre tous. Il aime Patrocle de l’amour le plus pur. La mort de ce dernier est pour lui la perte d’un autre lui-même, sa mort à travers l’autre, car elle l’enferme dans la solitude la plus tragique, la plus absurde, celle de ne plus aimer ni d’être aimé. Leur entente, leur complicité merveilleuse aboutissaient à faire de l’un et l’autre deux êtres assoiffés d’absolu. Patrocle mort, Achille n’est-il plus rien ? En fait, Homère ne peut dégrader l’image de son héros en la rejetant dans l’humanité moyenne. Achille va être l’homme capable de se dominer, non seulement en oubliant ses rancunes, mais en faisant taire sa souffrance. Sa tentation était de mettre Troie à feu et à sang, d’abandonner Priam à son chagrin pour ne penser qu’au sien propre : sa plus belle victoire, la victoire de l’être qui se dépasse, est de permettre au vieux roi troyen de reprendre le corps de son fils. L’Iliade peut désormais finir : le farouche, l’inflexible Achille, lui aussi attendu par la mort, une mort librement consentie, annoncée par Thétis et par Hector expirant, s’acheminera purifié vers son destin.

Au-dessus de la mêlée, le poète. Homère ne prend pas parti : il n’est pas plus du côté des Grecs que du côté des Troyens. D’ailleurs, Achéens et Troyens se ressemblent. Chez les uns et les autres, on trouve le même nombre de héros, et de la même qualité. Peut-être la vision du camp troyen est-elle plus apaisée, plus humaine. Les Grecs ont plus de violence. Mais au total les deux adversaires ont en partage d’identiques grandeurs et d’identiques faiblesses. Au-dessus de la mêlée, aussi, les dieux, bien qu’ils participent à l’action. Ils ont beau favoriser l’un et l’autre camp, se battre, voire être blessés, ils ne font pas partie du monde des combattants. Ce qui leur manque, c’est la possibilité de mourir, d’être « exposés », et, en un sens, de se parfaire. « C’est de cet emplissement, de cet accomplissement, de cette plénitude que les dieux manquent, écrit encore Péguy. Les dieux manquent de ce couronnement qu’est la mort. Et de cette consécration. » Ils ne risquent rien. Et c’est là leur limite, s’il est vrai que l’immortalité empêche bien des dépassements.