Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Homère (suite)

La tradition attribue à Homère deux poèmes, l’Iliade et l’Odyssée. On peut admettre que le second est très sensiblement postérieur au premier, mais il serait vain de vouloir préciser leurs dates de « composition ». Les Anciens donnaient aussi au poète les Hymnes homériques, collection de 34 pièces de longueur inégale, le Margistês, poème burlesque aujourd’hui perdu, le Combat des grenouilles et des rats ou Batrachomyomachie, poème parodique conservé, et quelques épigrammes — toutes œuvres qui ne semblent pas appartenir à l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée.

La question homérique

Nulle œuvre ne fut plus écoutée et plus lue que celle d’Homère. Dès le viiie s. av. J.-C. se formèrent des groupes d’« homérides », dont les plus connus étaient ceux de Chios, qui se déclaraient descendants du poète et récitaient l’Iliade et l’Odyssée. Ces aèdes (« chanteurs ») étaient autant des récitants que des arrangeurs. Le plus célèbre est Kynaethos, auteur probable de l’Hymne à Apollon, qui conte la naissance du dieu. Au second quart du viie s., l’œuvre homérique est répandue dans tout le monde grec. Aux fêtes des « premières » Panathénées, Solon décida que les rhapsodes ne réciteraient plus que des chants d’Homère. Vers 540, sous le gouvernement de Pisistrate, les textes homériques auraient été « publiés », avec l’obligation de les réciter en entier aux Grandes Panathénées (instituées en 566). Homère devint dès lors le poète par excellence qui occupa une place capitale dans l’éducation grecque, les enfants apprenant à lire et répéter à haute voix les plus beaux passages de l’Iliade et de l’Odyssée.

Autour du texte vont se développer les commentaires. Aux iiie-iie s. av. J.-C., les critiques alexandrins (Zénodote, Aristophane de Byzance, Aristarque) publièrent, à un demi-siècle de distance, des éditions scientifiques d’Homère, faisant d’ailleurs preuve, dans l’établissement du texte, d’une prudence plus grande qu’on ne l’a cru. À la même époque apparurent les « chorizontes », ou « séparateurs », qui furent les premiers à penser que l’Iliade et l’Odyssée n’étaient pas l’œuvre d’un même poète, l’Iliade seule devant être attribuée à Homère. Toute une tradition d’exégèse homérique se constitua, continuée à Pergame par Cratès de Mallos (iie s.) et aboutissant bien plus tard à une véritable renaissance de ces études (période byzantine : Photios, Tzetzès, Eustathe).

Dès la fin du xviie s. et le début du xviiie s., philologues et érudits posèrent la question homérique, mettant en doute soit l’existence d’Homère, soit l’unité de ses poèmes ou l’authenticité du texte traditionnel. En 1664, l’abbé d’Aubignac (1604-1676) conclut dans ses Conjonctures académiques sur l’Iliade (publiées en 1715) qu’Homère n’avait pas existé et que l’Iliade n’était qu’une suite de poèmes différents, réunis par les rhapsodes. En 1795, l’Allemand Friedrich August Wolf (1759-1824) soutint, dans ses Prolegomena ad Homerum, que l’Iliade et l’Odyssée n’étaient pas l’œuvre d’un seul poète, mais de plusieurs aides, et que, d’abord conservés par la transmission orale, les textes n’avaient été que tardivement fixés par l’écriture. Cette position extrême est aujourd’hui abandonnée, l’existence de l’écriture à l’époque d’Homère étant attestée (en 1400 av. J.-C., à l’époque mycénienne, les Grecs notaient déjà leur langue par un système de graphie syllabique, le linéaire B des tablettes de Cnossos et de Pylos).

Comment se pose actuellement la question homérique ? Elle est loin d’être résolue.
— Pour les partisans d’un auteur unique, l’Iliade et l’Odyssée sont l’œuvre d’un poète de génie qui a inventé le thème principal (« la Colère d’Achille », « le Retour d’Ulysse »). Sur ce noyau central se sont greffés divers développements dus à d’adroits arrangeurs vivant à différentes époques. Selon d’autres, Homère est l’écrivain qui sut rassembler et organiser entre eux, en y ajoutant lui-même, des textes antérieurs à lui.
— Pour les partisans d’une thèse dualiste, l’Iliade et l’Odyssée ne sont pas l’œuvre d’un même auteur, compte tenu des dissemblances de ton, de style, d’inspiration qui existent entre les deux poèmes. Mais, pour de nombreux critiques, ces disparités ne sont pas telles qu’on ne puisse admettre que le poète a composé en premier lieu l’Iliade, ou une partie de l’Iliade, et l’Odyssée ensuite, dans sa vieillesse.


Deux œuvres dissemblables

Divisées chacune en 24 chants, appelés rhapsodies par les Anciens et désignés par les 24 lettres de leur alphabet, l’Iliade et l’Odyssée constituent le plus vaste ensemble de la littérature grecque (un peu moins de 16 000 vers pour l’Iliade, un peu plus de 12 000 pour l’Odyssée).

À la différence de l’Iliade, où tout paraît important — les épisodes secondaires ne font jamais oublier le dessin général —, il est dans l’Odyssée nombre de scènes sinon gratuites, du moins développées avec complaisance par le poète (par exemple les longs récits de la Télémachie, les entretiens chez Eumée), qui ont plus été choisies pour l’intérêt particulier qu’elles présentaient en elles-mêmes qu’en fonction de l’action.

Ajoutons que l’un et l’autre poème sont radicalement dissemblables dans leur conception : alors que l’Iliade est née tout entière d’une situation morale (la colère d’Achille), c’est-à-dire de la passion de son héros, et que, à la limite, les faits découlent de la logique des caractères, les événements dans l’Odyssée ne procèdent pas d’une nécessité intime : c’est ainsi que, au cours de ses aventures, Ulysse subit sa destinée ; il ne la commande pas ; tout lui est imposé et on n’a pas le sentiment qu’en dépit de son adresse il puisse gouverner à sa guise l’ordre des choses (et, en ce sens, l’imagination créatrice est plus grande dans l’Iliade que dans l’Odyssée). De là, et Aristote l’avait remarqué, l’Iliade est plus dramatique que l’Odyssée, où « parfois, le bon Homère sommeille » (Horace, Épître aux Pisons, v. 359), la narration tenant souvent plus de place que l’action. D’autre part, si, dans l’Iliade, quel que soit le nombre des épisodes, la trame du récit paraît remarquablement nette, serrée dans l’espace de quelques jours, les événements, dans l’Odyssée, s’étalent sur une durée six fois supérieure, sans compter la période de quelque dix ans au cours de laquelle s’écoulent les aventures d’Ulysse (racontées par le héros chez les Phéaciens). À l’unité de temps de l’Iliade correspond l’unité de lieu : tout se passe dans un camp, sous les remparts de Troie. Au contraire, l’Odyssée offre plusieurs théâtres à l’action (la mer, les îles, la campagne, le palais d’Ulysse), et cette variété est plus apparente que réelle, plus superficielle que profonde. Faut-il conclure à un affaiblissement de la veine épique ? Disons plutôt que l’Iliade et l’Odyssée sortent de deux nappes imaginatives de nature différente et que, chez tout lecteur, les deux poèmes touchent des zones de conscience qui ne sont pas les mêmes.