Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Holbein (les) (suite)

Son classicisme et sa maîtrise s’imposent dans ses grandes compositions religieuses. L’influence d’Altdorfer*, des éléments architecturaux empruntés à Mantegna* sont réunis dans son diptyque du Christ et la Vierge de douleur (v. 1521, musée de Bâle) ou encore dans les volets du Retable de la Passion (1524, musée de Bâle). Ces emprunts à la Renaissance italienne permettent de croire que l’artiste se rendit en Italie. Le réalisme objectif de Holbein, la sincérité et la clarté de sa vision l’éloignent du sentiment mystique d’un Grünewald, même si la prédelle du Retable d’Issenheim lui servit de modèle pour son Christ mort (1521, Bâle), qui n’offre pas le même caractère tragique.

En 1521-22, Holbein décore à fresque la grande chambre du Conseil à l’hôtel de ville de Bâle ; on n’en possède plus que des esquisses, où le dessin incisif et l’élégante ordonnance classique caractérisent la pleine maturité de l’artiste. En 1523, il peint plusieurs portraits d’Erasme. En 1524, il se rend en France : au début de l’été à Lyon, et probablement ensuite à Avignon ; il découvre l’art du portrait aux trois crayons à la façon des Clouet*, qu’il reprendra plus tard dans ses œuvres anglaises. Il arrive en Angleterre en 1526 et est accueilli par Thomas More en sa maison de Chelsea ; il exécute le portrait de son hôte (aujourd’hui disparu) et celui de Nicolas Kratzer, astronome du roi Henri VIII (Louvre).

En 1528, il est de retour à Bâle. Durant cette seconde période (1528-1532), il s’occupe de travaux décoratifs, fournissant des modèles aux orfèvres et armuriers. Cependant, la Réforme, s’étendant partout en Allemagne, atteint à la fureur iconoclaste à Bâle. Jakob Meyer, l’ancien bourgmestre, qui avait commandé la célèbre Vierge du musée de Darmstadt, demeure catholique. Holbein travaille désormais pour la Réforme autant que pour les catholiques.

En 1532, il repart pour l’Angleterre, et devient très rapidement le portraitiste attitré de l’aristocratie et de la Cour. Sa carrière londonienne est entrecoupée de plusieurs voyages sur le continent. Sa dernière période est dominée par l’art du portrait, bien qu’il se soit beaucoup consacré à des décorations, aujourd’hui détruites mais connues par leurs esquisses, comme celles qu’il exécute sur les murs de la salle des fêtes de la Hansa Steelyard ; il compose là pour les marchands allemands un Triomphe de la Richesse (dessin au musée du Louvre) et un Triomphe de la Pauvreté. Holbein allie le classicisme de la ligne à la minutieuse observation du caractère profond de ses modèles. Il confère un certain hiératisme à ses portraits individuels, ceux d’Henri VIII ou celui du sieur de Morette (musée de Dresde), ainsi qu’à ses portraits de groupe, tel celui des Ambassadeurs (Londres, National Gallery), représentés dans un intérieur monumental très caractéristique de cette dernière période. L’admirable rendu des étoffes et des perles, la frontalité toute géométrique qui caractérise alors le style de Holbein firent la célébrité de son portrait d’Anne de Clèves, peint sur vélin collé sur toile (Louvre).

Les études préparatoires du maître, à la plume ou à la pointe sèche rehaussées de sanguine et de gouache, conservées pour la plupart au château de Windsor, révèlent ce génie de portraitiste intègre qui marquera toute l’école anglaise jusqu’à l’arrivée de Van Dyck* à Londres, un siècle plus tard.

P. H. P.

 U. Christoffel, Hans Holbein der Jüngere (Berlin, 1924 ; 2e éd., 1950). / H. A. Schmidt, Hans Holbein der Jüngere (Bâle, 1945-1948 ; 3 vol.). / N. Lieb et A. Stange, Hans Holbein der Ältere (Munich, 1960). / F. Dvořák, Hans Holbein le Jeune, dessins (trad. du tchèque, Cercle d’art, 1966).

Holberg (Ludvig, baron)

Écrivain danois d’origine norvégienne (Bergen 1684 - Copenhague 1754).


À Holberg revient le mérite d’avoir façonné et ouvert la voie des lettres modernes en son pays. Le temps des lumières ayant fait naître la volonté d’une émancipation spirituelle et le désir d’une pensée affranchie de la tutelle de l’orthodoxie imposée, un authentique classicisme national voit le jour, ainsi qu’une grande littérature, dont Holberg est le témoin. Celui-ci se consacre en outre à l’épuration de la langue danoise, alourdie par l’usage exagéré des vocables étrangers et par une orthographie anarchique, mais, par la faute de ses imprimeurs, qui négligent ses réformes orthographiques, celles-ci n’atteignent pas le public. Holberg est surtout connu pour ses comédies, qui sont empreintes d’une forte verve satirique, mi-amusée, mi-attendrissante. Il s’attaque en effet à la vie littéraire et universitaire, intolérante et pédante ; il dépeint la société ou fustige un personnage, procédant souvent dans une seule pièce à la fusion de ces divers éléments satiriques. Alors que l’œuvre de Molière est le modèle dont il s’inspire pour ses comédies, celle de Montaigne l’attire lorsque, vieillissant, il écrit ses essais. Holberg est donc à la fois auteur de nombreuses satires et de comédies, historien non négligeable (ainsi son Histoire du royaume de Danemark, 1732-1735) et enfin essayiste, philosophe et moraliste dans Épigrammes (1737), Pensées morales (1744) et le journal monumental Épîtres (1748-1754), où réapparaissent les thèmes profonds de ses comédies et de ses satires. Partout se manifestent son goût pour la tolérance, sa volonté de démasquer l’hypocrisie et cette exigence qui sera pour lui un principe vital : « Connais-toi toi-même. »

Ludvig Holberg est le fils d’un sous-lieutenant de l’armée norvégienne. À la fin du xviie s., la Norvège et le Danemark sont réunis sous la couronne danoise, et la vie culturelle est commune aux deux pays. Ainsi, Holberg, qui s’établit à Copenhague dès 1702, est, par cette double filiation, le fondateur de la littérature moderne dano-norvégienne. En 1704, il acquiert sa licence de théologie. Mais ces études lui paraissent stériles et le rebutent : aussi, passionné d’histoire, de géographie et de droit, il voyage. Il va en Hollande (1704), puis en Angleterre (1706-1708). Plus tard, il obtient une bourse qui le conduit à Amsterdam, à Rome, à Paris, en attendant qu’une chaire devienne vacante à l’université de Copenhague. Il professe d’abord une matière à ses yeux sans attrait, la métaphysique (1717) ; en 1720, il est professeur en eloquentia ; enfin, il accède à la chaire d’histoire (1730). À la fin de sa vie, il sera nommé « administrateur » de l’université. À partir de 1722, dans une sorte de fièvre poétique (poetisk raptus), il compose une vaste œuvre comique pour le théâtre national. Voulant éclairer et habituer l’homme à la tolérance et à la réflexion, il comprend que le meilleur moyen d’y parvenir est de faire rire des travers de ce monde. Parmi ses pièces les plus célèbres citons Den politiske Kandestober (le Potier politique, 1723), où abondent les caricatures sur la vie politique. Jeppe paa Bjerget (Jeppe du mont, 1723) est un chef-d’œuvre : le baron Nilus profite de l’ivresse d’un pauvre hère (Jeppe), martyrisé par sa mégère, pour l’installer à sa place : il lui donne l’illusion du pouvoir, pour ensuite le renvoyer à sa condition misérable. Lorsque Jeppe se trouve à la place du baron, il se conduit comme un parvenu assoiffé du pouvoir. Cette pièce n’est peut-être pas, comme l’on a prétendu, une condamnation de l’homme du peuple au pouvoir, mais plutôt l’affirmation que l’opprimé parvenu devient nécessairement un opprimeur lorsqu’il porte en lui le souvenir d’une contrainte inébranlable et que, inconscient encore de la cause profonde de sa misère, il ne peut réagir qu’en imitant le maître. Ainsi agit Jeppe quand il mesure l’étendue de sa propre frustration. Sa réplique célèbre justifiant son penchant à la boisson : « Dans le canton, les gens disent que Jeppe boit, mais personne dit pourquoi Jeppe boit », pourrait être appliquée non seulement à sa situation familiale, mais aussi à toute la pièce. Dans Erasmus Montanus (1731), l’auteur fait avec une verve caustique le procès de l’enseignement universitaire. Nicolai Klimii iter subterraneum (le Voyage souterrain de Niels Klim, 1741), roman de voyage satirique, rappelle le Gulliver de Swift : ici, Holberg se permet d’attaquer et d’avancer ses idées libérales de façon plus hardie que dans ses comédies. Il aura marqué son époque à un tel point que ses compatriotes parlent du « temps de Holberg ». Il développa dans son pays l’art de la comédie et de la satire, imposa le genre de l’essai et finalement fixa l’usage de la langue danoise.

S. C.

 F. Durand, Littérature danoise (Aubier, 1967).