Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Hjelmslev (Louis Trolle) (suite)

L’influence de F. de Saussure*, reconnu comme seul maître par Hjelmslev, se manifeste dans l’élaboration de sa théorie du langage. Celle-ci apparaît dès la publication des Principes de grammaire générale (1928), qui sont également une réflexion sur les catégories conceptuelles définies par E. Sapir* ; elle est présente encore dans la Catégorie des cas, étude de grammaire générale (2 vol. ; 1935-1937), fondée explicitement sur les principes d’« immanence » et de « valeur » (v. structuralisme). La création, en 1931, du Cercle linguistique de Copenhague est due à l’initiative de Hjelmslev ; réponse aux thèses définies par les structuralistes du Cercle de Prague, elle marque les débuts d’une collaboration féconde entre Hjelmslev et Hans Uldall sur les questions de phonétique et de phonologie. Cela aboutira à la naissance d’une discipline nouvelle : la phonématique, exposée dans On the Principles of Phonematics (1935). À la fois synthèse et critique des travaux antérieurs (tant d’un M. Grammont [1866-1946] que d’un N. S. Troubetskoï*), ces « principes » sont l’affirmation, au niveau du plan de l’expression, de la théorie plus générale connue sous le nom de glossématique ; les caractéristiques fondamentales en sont publiées dans An Outline of Glossematics, brochure distribuée au Congrès international des linguistes de Copenhague en 1936. En réalité, la séparation de H. Uldall et de L. Hjelmslev (celui-ci quitte en 1937 l’université d’Aarhus, où il enseignait depuis 1934, pour celle de Copenhague, tandis que H. Uldall part pour la Grèce au moment de la Seconde Guerre mondiale) fait que c’est essentiellement la théorie élaborée par L. Hjelmslev et publiée en 1943 sous le titre de Prolégomènes à une théorie du langage qui est connue comme l’expression la plus achevée de la glossématique. Cette théorie se présente sous la forme d’un système d’axiomes réinterprétant d’une manière univoque les grandes distinctions saussuriennes (langue/parole, synchronie/diachronie, etc.) ; de ces axiomes sont déduits des théorèmes par une logique rigoureuse. Hjelmslev se propose de construire une « algèbre du langage » qui permettrait d’analyser et de prévoir non seulement les langues naturelles (existantes ou possibles), mais également les structures de tous les systèmes sémiotiques imaginables définis par les deux plans de l’expression et du contenu.

La dimension diachronique, absente de Prolégomènes, est réintroduite dans le livre Langage (rédigé en 1943, mais publié en 1963), où elle est intégrée à une typologie linguistique générale opposant usage et structure linguistique. Selon L. Hjelmslev, les transformations qui apparaissent dans l’usage (seules analysées par la linguistique historique) ne peuvent altérer la structure d’une langue naturelle ; les causes des transformations structurelles sont donc à rechercher non dans la « continuation » historique, mais au niveau des relations logiques, abstraites, qui régissent le système d’une langue (d’un état de langue), c’est-à-dire dans une perspective synchronique. De nombreux articles, approfondissement de certains aspects de la glossématique ou application de cette théorie à des problèmes particuliers, sont réunis dans le recueil Essais linguistiques, publié en 1959 par les élèves et amis de L. Hjelmslev. La plupart avaient été édités antérieurement dans la revue Acta linguistica, fondée en 1939 par V. Brondal (1887-1942) et L. Hjelmslev. Cette revue contribua à faire connaître les travaux du Cercle de Copenhague, qui firent l’objet, à la fin des années 50, de débats passionnés, alors qu’apparaissait clairement la nécessité d’une théorie générale du langage, explicitement formulée et dépassant les principes descriptifs de langues toujours particulières. Dès 1943, les Prolégomènes répondaient à cette exigence théorique fondamentale ; cependant, fondés sur un modèle logique d’identification des catégories et sur une combinatoire de ces catégories, ils font peu de place à l’activité créatrice dans le langage et se prêtent à la critique générale faite aux divers courants structuralistes d’être une classification du « donné » linguistique et non pas une explication du phénomène linguistique lui-même.

G. P.

➙ Linguistique / Structuralisme.

Hobbes (Thomas)

Philosophe anglais (Westport, Malmesbury, 1588 - Hardwick Hall 1679).


« L’art de l’homme [...] peut faire un animal artificiel [...]. C’est bien un ouvrage de l’art que ce grand Léviathan qu’on appelle chose publique ou État (Commonwealth), en latin civitas, et qui n’est rien d’autre qu’un homme artificiel, quoique d’une taille beaucoup plus élevée et d’une force beaucoup plus grande que l’homme naturel [...]. En lui, la souveraineté est une âme artificielle, puisqu’elle donne la vie et le mouvement au corps tout entier [...]. La récompense et le châtiment [...] sont ses nerfs. L’opulence et les richesses de tous les particuliers sont sa force [...]. Le salut du peuple est sa fonction [...], l’équité et les lois lui sont une raison et une volonté artificielles. La concorde est sa santé, la sédition sa maladie et la guerre civile sa mort [...]. »

C’est ainsi que Hobbes introduit son livre principal, en commentant le frontispice qui en symbolise le sens : le Léviathan (1651). Les idées de ce livre marquent un tournant dans l’histoire de la pensée politique.

Pour Hobbes, l’homme est un mécanisme en mouvement dont l’objectif est la sensation du plaisir personnel : dès lors, il est pour tout autre homme un concurrent, et le fort sera abattu dès l’instant que le faible aura utilisé une ruse inconnue ou aura coalisé d’autres hommes faibles. Tel étant l’état de nature, d’où vient que les hommes vivent en société ? C’est d’abord parce qu’il existe une crainte de la mort, qui les pousse à préférer les situations de statu quo de facto entre rivaux ; c’est surtout parce que de tels pactes provisoires entre eux ne seraient que des « mots » (words) sans le « glaive » (sword) que tient l’État. L’État est l’émanation de la crainte des hommes ; ceux-ci, redoutant que renaissent les guerres individuelles incessantes, ont institué l’État : « Car, armé du droit de représenter chacun des membres du Commonwealth (civitas, État), il détient par là tant de puissance et de force qu’il peut, grâce à la terreur qu’il inspire, diriger les volontés de tous vers la paix à l’intérieur et l’aide mutuelle contre les ennemis de l’extérieur. »