Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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histoire (suite)

Méthodes et écoles


L’école dite « positiviste »

En procédant à la publication d’importantes collections de textes, parmi lesquelles il faut citer à partir de 1819 les Monumenta Germaniae historica et à partir de 1844 la Patrologie latine et la Patrologie grecque de l’abbé Jacques Paul Migne (1800-1875), en inventoriant, en classant et en cotant avec soin les documents d’archives pour en faciliter l’accès, les chartistes mettent les historiens professionnels à même d’authentifier leurs sources. Désormais, ces derniers peuvent, en effet, les soumettre au crible des critiques « externe » et « interne », faites dans un esprit de doute méthodique qui les contraint à n’accepter pour vrais que les faits dont ils peuvent vérifier l’exactitude de manière irréfutable.

Ces méthodes sont formulées et codifiées en 1897 par Charles Victor Langlois (1863-1929) et par Charles Seignobos (1854-1942) dans leur Introduction aux études historiques ; elles sont enseignées par les maîtres de la Sorbonne et appliquées avec d’autant plus de rigueur que les chercheurs qui songeraient à prendre quelque liberté à leur égard seraient immédiatement et impitoyablement sanctionnés par les censeurs de la Revue critique ou par ceux de la Revue historique, fondée en 1876 par Gabriel Monod (1844-1912). Ainsi sont fixées les règles du travail historique, qui, pour l’essentiel, sont encore respectées dans la seconde moitié du xxe s., même lorsqu’elles sont mises au service d’une nouvelle conception de l’histoire.

Celle que défendent les hommes qui ont formulé en règles les méthodes du travail historique est souvent qualifiée aujourd’hui de positiviste, par référence, sans doute partiellement abusive, à la pensée d’Auguste Comte, dont les historiens semblent bien n’avoir retenu que les mises en garde contre les dangers d’une recherche non soumise au critère de la raison. La preuve en est d’ailleurs donnée indirectement par l’un des maîtres à penser de la nouvelle école historique française, Charles Seignobos, dans la lettre testamentaire qu’il rédige en juin 1941 à l’adresse de Ferdinand Lot, lettre publiée par les soins de Robert Fawtier dans le numéro de juillet-septembre 1953 de la Revue historique. Il précise, en effet, que l’histoire est, avec la géologie et la paléontologie, l’une des trois « sciences descriptives qui cherchent à connaître des réalités particulières, recherchant comment elles se répartissent [...] à la fois dans le lieu et la suite du temps ; elle n’est donc pas l’une de ces sciences générales qui travaillent à découvrir des lois, c’est-à-dire des successions constantes de phénomènes de même espèce, faisant abstraction des conditions réelles du temps et du lieu », alors que telle est justement la finalité que lui assigne Auguste Comte.

En fait extrêmement méfiants à l’égard de toute Geschichtsphilosophie, comme le sont encore aujourd’hui les historiens de métier, ainsi que le remarque Henri-Irénée Marrou, les historiens de ce temps ont rejeté formellement le positivisme en tant que philosophie, et il serait par conséquent plus exact de parler à leur sujet d’« histoire expérimentale » pour respecter la terminologie d’un de leurs porte-parole les plus autorisés, Gabriel Monod.

Mais restreignant par prudence leur champ d’étude aux seuls faits dont l’exactitude peut être établie avec certitude, ces savants conçoivent cette histoire expérimentale avant tout comme une « histoire politique », qu’elle soit description des faits retracés dans leur déroulement chronologique ou qu’elle soit analyse des structures institutionnelles, à travers lesquelles Guizot* croyait justement apercevoir l’image des sociétés qui les avaient sécrétées. Ainsi, les progrès de la méthodologie historique aboutissent paradoxalement à une sorte de recul en arrière de la science historique. Cette histoire expérimentale renoue par-delà le positivisme et le romantisme avec trois siècles d’érudition patiente et méticuleuse et privilégie de nouveau l’événement sous des formes diverses : militaire, diplomatique, parlementaire, institutionnelle. « Histoire historisante », « histoire événementielle » comme diront avec une nuance de mépris ses détracteurs, tel Paul Lacombe, cette histoire expérimentale est, en réalité, avant tout une histoire empirique dépendante des documents, dont elle extrait les faits, qu’elle explique uniquement par l’action des individus qui les ont suscités, et qui les déterminent « dans un enchaînement évident et incontesté d’accidents », ainsi que l’affirment Ch. V. Langlois et Ch. Seignobos. Elle considère les transformations sociales comme la simple résultante d’une telle action individuelle se répercutant par mimétisme sur les masses ; elle estime, par ailleurs, que les activités économiques et culturelles de l’homme sont marginales par rapport à ses activités politiques. Cette histoire se présente comme un monde clos sur lui-même, refusant tout contact avec les autres sciences de l’homme : géographie, économie politique, sociologie, etc.

Mais dans une atmosphère aussi confinée étouffent tous ceux pour qui l’histoire est aventure et qui ne se résignent pas à limiter leurs connaissances de l’homme à sa seule dimension politique.


Vers l’histoire totale

Convaincu que l’histoire ne peut atteindre pleinement son objectif, qui est la connaissance de l’homme dans la diversité de ses activités passées, que par une alliance étroite et des échanges confiants avec les autres sciences de l’homme, qui sont la géographie*, l’anthropologie*, la sociologie*, la philosophie*, etc., Henri Berr (1863-1954) fonde en 1900 la Revue de synthèse historique, qui a pour mission de faciliter la diffusion de ses idées précisées en 1911 dans son essai la Synthèse en histoire. Cette revue doit, en effet, favoriser les contacts entre spécialistes de disciplines connexes invités à participer conjointement, au lendemain de la Première Guerre mondiale, à la constitution de la Bibliothèque de synthèse historique, qui se donne pour mission d’étudier l’Évolution de l’humanité dans des ouvrages de bonne tenue, mais dont le caractère novateur réside plus souvent dans les intentions exprimées par le rédacteur de l’« Avant-Propos » que dans le contenu lui-même !

Exceptons pourtant quelques livres hors de pair, dont la Terre et l’évolution humaine, qui lie la géographie à l’histoire et surtout cette admirable étude de psychologie collective qu’est le Problème de l’incroyance au xvie s., que Lucien Febvre publie respectivement en 1922 et en 1942.