Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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histoire (suite)

Aussi ne faut-il pas s’étonner si la plupart d’entre eux sont présentés dans un ordre purement chronologique. La sécheresse des annales, qui datent année par année les événements contemporains à partir du viiie s. apr. J.-C., l’aridité des généalogies, qui tentent de retracer l’histoire d’une famille, les prétentions biographiques des gestes caractérisent de tels documents, au-dessus desquels s’élèvent les chroniques, histoires théoriquement universelles, mais dont l’apport essentiel est généralement constitué par la relation des faits vécus directement par l’auteur, surtout lorsque celui-ci est un homme de science ayant accès aux Archives de sa ville, tels le Florentin Giovanni Villani au xive s. ou les Vénitiens Antonio Morosini et Marin Sanudo le Jeune au xve s.

Les œuvres des auteurs qui donnent des faits une présentation thématique ayant pour objet d’en mettre en évidence le ou les principes explicatifs sont plus élaborées. À cet égard, les Grecs ont joué un rôle décisif. Mû sans doute essentiellement par une curiosité sans cesse en éveil, le père de l’histoire, Hérodote*, n’en a pas moins souci du cadre géographique, souci des « tenants et (des) aboutissants », que Thucydide* porte à un point de perfection inégalée. Cet historien tient compte non seulement des facteurs politiques et diplomatiques, mais aussi des conditions géographiques, économiques et psychologiques, qui entrent en jeu dans le processus explicatif des faits ; il fait d’emblée de la Guerre du Péloponnèse un chef-d’œuvre de cohérence et de rationalité, modèle du genre, auquel — consciemment ou non — se réfèrent pendant des siècles les historiens de l’Antiquité déclinante ou du Moyen Âge naissant. En témoignent au ive s. l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée, au vie s. l’Histoire des Goths de Jordanès, l’Histoire ecclésiastique des Francs de Grégoire de Tours, au ixe s. l’Histoire des fils de Louis le Pieux de Nithard, etc.

Fondamentales pour qui veut reconstruire le passé à la lumière de la raison, les sources narratives n’en restent pas moins toujours marquées du sceau de la personnalité de leur auteur et, par là même, suspectes de partialité. Aussi, l’historien doit-il soumettre leur contenu à une critique sévère, à laquelle il peut procéder d’autant plus facilement qu’il dispose en plus grande abondance de documents d’histoire dont le caractère impersonnel est garant même de leur impartialité.

Il en est ainsi des documents de la pratique financière ou économique qui recensent — directement ou non — les hommes, tels les livres des impôts ou des fiefs, les listes de bourgeoisie ou de métiers, les matricules universitaires, les registres paroissiaux, les rouleaux des morts ou les obituaires ; il en est de même de ceux qui inventorient leurs biens, tels les polyptyques, les censiers, les terriers ou les pouillés, ou de ceux qui précisent la comptabilité des individus, des sociétés marchandes ou des États, tels les célèbres Pipes Rolls anglais. Exprimant « les rapports juridiques de l’homme vivant en société » (G. Tessier), les textes émanant de l’autorité publique (lois, décisions administratives, débats et sentences judiciaires) ou les actes privés passés soit par-devant notaire, soit sous seing privé (achats, ventes, donations, testaments) appartiennent également à cette catégorie de documents d’histoire, dont la conservation est l’objet des soins particulièrement attentifs des services spécialisés des archives*.

Complétés par les apports et par les enseignements de ces sciences auxiliaires de l’histoire que sont l’anthroponymie, la généalogie, l’héraldique, la sigillographie et la numismatique, qui permettent de préciser l’origine des individus, le devenir de leurs familles, la situation sociale de chacune d’elles, les moyens d’échanges dont elles disposent, ces documents constituent les matériaux de travail fondamentaux de l’historien.


Histoire et historiens

En fait, face aux documents avec lesquels il se trouve confronté, l’historien réagit en partie en fonction de son temps et de son milieu, qui le déterminent, même lorsqu’il affirme, au xixe s., avec l’école historique allemande, se consacrer à la « science pour la science ». Déjà les écrivains grecs les plus évolués ne considèrent en fait que l’aspect utilitaire de l’histoire, qui a pour eux soit valeur d’expérience, soit valeur de documentation, selon Henri Van Effenterre. Des préoccupations d’ordre didactique orientent également l’œuvre des historiens du Moyen Âge. Pour nombre d’entre eux, tels les hagiographes ou Joinville*, l’histoire n’est, en effet, qu’un prétexte à leçons morales et religieuses à travers la personne d’un héros privilégié ; pour d’autres, elle n’est qu’un moyen de justifier une politique, que celle-ci soit celle de l’auteur (Villehardouin) ou celle des princes qu’il sert (Froissart). Dans ces conditions, comme le souligne Guy Palmade, « à la fin du xve s., l’histoire proprement dite est encore à naître ». Le souci de Philippe de Commynes* de se défier des autres et de lui-même contribue alors pourtant à lui faire voir le jour. Mais seuls le scepticisme qui sous-tend le réalisme de Machiavel* et la quête méthodique du fait exact par Guichardin (Francesco Guicciardini) lui donnent vie. Tous deux fondent en effet l’histoire sur une érudition méthodique, fille de l’humanisme renaissant, mais peu à peu éclairée par l’esprit critique qui s’éveille à la fin du xvie s., ainsi que le prouve la parution, en 1566 et en 1599, de deux ouvrages de méthodologie historique : le Methodus ad facilem historiarum cognitionem de Jean Bodin* et l’Histoire des histoires, avec l’idée de l’histoire accomplie de Lancelot de La Popelinière. Cette évolution vers plus de rigueur scientifique est menacée par les préjugés littéraires et utilitaires des écrivains qui tentent, au xviie et au xviiie s., de mettre l’histoire au service de leurs préoccupations apologétiques (Bossuet*), partisanes (Saint-Simon*) ou philosophiques (Montesquieu*, Voltaire*) ; elle se poursuit néanmoins à l’instigation de savants qui veulent nourrir la Contre-Réforme* d’arguments documentaires irréfutables.