Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

hispano-américaines (littératures) (suite)

Les fêtes de l’imagination

Jamais période ne fut aussi féconde que ces dernières années, jamais la littérature hispano-américaine ne fut plus dynamique, aussi bien en poésie qu’en prose — roman, nouvelle, essai. Que de noms mériteraient d’être cités ! Seul le théâtre peine pour sortir de sa condition de parent pauvre, qui a toujours été son lot malgré la présence de quelques figures exceptionnelles : l’Uruguayen Florencio Sánchez (1875-1910), le Mexicain Rodolfo Usigli (né en 1905), parmi les meilleurs. L’écrivain d’aujourd’hui a des desseins avoués : l’un deux est de détruire le langage traditionnel au bénéfice d’une plus grande liberté dans l’écriture. Pour cela, le romancier, en particulier, va chercher ses références du côté des surréalistes, de Joyce, à qui il emprunte le monologue intérieur, de Faulkner, pour ce qui est de la technique de la désarticulation chronologique. Passé, présent, futur se mêlent dans Alejandra (1961), de l’Argentin Ernesto Sábato (né en 1911), et dans La casa verde (1965), du Péruvien Mario Vargas Llosa, déjà évoqué. « Incendier le langage » est un des objectifs que signale l’Argentin Julio Cortázar (né en 1914), qui vit en France comme plusieurs de ses pairs et se montre attentif aux leçons du nouveau roman. L’influence du cinéma est également très sensible : c’est ainsi que pour ses descriptions de La Havane des dernières années du régime de Batista, celles des night-clubs, des orchestres typiques, du jeu et de l’alcool, le Cubain Guillermo Cabrera Infante (né en 1929) procède à d’incessants travellings dans son roman foisonnant Très tristes tigres (1964), véritable explosion verbale d’où la prose sort complètement désarticulée.

À cette découverte des possibilités innombrables du langage s’ajoute celle des ressources de l’imagination : « J’ai découvert les fêtes de l’imagination », dit le Colombien Gabriel García Márquez (né en 1928). Doué d’un humour tout rabelaisien, il est l’auteur d’un roman, Cien años de soledad (1967), qui laisse le lecteur abasourdi par sa verve débridée. Parce que tout est fabuleux dans le village de Macondo, tout y semble possible : la naissance d’un enfant pourvu d’une queue de cochon, des pluies qui tombent sans discontinuer durant « quatre ans, onze mois et deux jours ». On y invente le tapis volant ; on y tente même de fixer sur un daguerréotype l’image de Dieu ! Rêve et réalité non seulement se côtoient dans ce récit épique, mais se confondent comme dans la réalité même de l’Amérique latine, qui, selon García Márquez, est « totalement fantastique ». C’est aussi une atmosphère d’étrangeté qui baigne le roman du Mexicain Juan Rulfo (né en 1918) Pedro Páramo (1955), où est décrit un village mort peuplé de spectres. De son côté, un autre magicien du verbe, le Cubain José Lezama Lima (né en 1912), s’interrogeant au sujet de son énorme roman Paradiso (1966), admet que le réalisme est chez lui... surréaliste. Pour Miguel Ángel Asturias et pour Alejo Carpentier*, le terme qui définit le mieux cette tendance dominante des lettres hispano-américaines actuelles est celui de réalisme magique. Avec Julio Cortázar, la frontière entre le réel et l’imaginaire est imperceptible, l’imagination quelque peu morbide de l’écrivain ayant tôt fait de s’emparer de la réalité pour créer un étrange climat de malaise. Le roman Rayuela, publié l’année de Pour un nouveau roman, de Robbe-Grillet (1963), est une œuvre ambitieuse — deux livres imbriqués l’un dans l’autre —, qui montre Cortázar, héritier de Borges, également tenté par les formules narratives les plus récentes ; reprises dans 62-Modelo para armar (1968).

En 1941, le grand homme de lettres et érudit mexicain Alfonso Reyes (1889-1959), voyant l’Europe en plein désarroi (« l’Europe titube et perd le sens »), assurait que la vocation de l’Amérique (« dernier réduit humain ») était de prendre la relève du vieux continent. Aujourd’hui, dans le domaine littéraire, l’Amérique latine a atteint sa majorité et, à travers la multiplicité de ses problèmes humains et politiques, se trouve mûre pour prendre le flambeau. Désormais la littérature, espagnole et universelle, va pouvoir prendre des leçons dans les lettres hispano-américaines.

J.-P. V.


Les grands représentants du modernisme


Julián del Casal

(Cubain ; 1863-1893). Mort à trente ans tuberculeux, ce nostalgique rêveur vécut triste et malheureux, habillé en mandarin, dans son salon de La Havane, décoré de japonaiseries, tel un Des Esseintes antillais. Fasciné par la peinture de Gustave Moreau, il subit aussi l’influence de Baudelaire, des parnassiens, des symbolistes et des décadents. Sa poésie, où il chante la solitude et la douleur, porte la marque de toutes ces influences.


José Santos Chocano

(Péruvien ; 1875-1934). Contemporain des modernistes, il se rapproche plutôt de Whitman par ses outrances de pensée et par son verbe torrentiel. Ne proclame-t-il pas d’ailleurs, avec une superbe tropicale : « Whitman a le Nord, moi j’ai le Sud » ? Célébrant la nature sud-américaine, il se dit le « chantre de l’Amérique autochtone et sauvage », et c’est, en effet, dans ses descriptions des fleuves, des forêts et des volcans qu’il excelle (Alma América, 1906). Son génie est puissant, mais, enflé de sa propre suffisance, il verse trop souvent dans l’emphase.


Rubén Darío.

V. l’article.


Salvador Díaz Mirón

(Mexicain ; 1853-1928). D’abord influencé par Hugo et Byron, ce poète au tempérament hargneux et au verbe haut se convertit en 1892 au nouveau credo. Ses premiers vers, parfois à résonances sociales, étaient sonores jusqu’à l’emphase. Ceux de son recueil Lascas (1901) sont polis jusqu’à une certaine sécheresse. La perfection formelle y étouffe quelque peu l’émotion, pourtant sincère.


Ricardo Jaimes Freyre

(Bolivien ; 1868-1933). Diplomate, comme le seront beaucoup de modernistes, brillant versificateur, il est aussi un théoricien du vers. Dans Castalia bárbara (1897), il puise son inspiration dans la mythologie scandinave.


Enrique González Martínez