Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Heine (Heinrich)

En français, Henri Heine, poète allemand (Düsseldorf 1797 - Paris 1856).


« Si j’ai pris les armes, écrivait Heine en 1833 à son ami K. A. Varnhagen, c’est que j’y ai été contraint, il y avait déjà dans mon berceau la feuille de route où était tracée ma carrière. » Il était né en effet dans une famille juive de Düsseldorf. Les von Geldern, ses ancêtres du côté maternel, étaient pourtant installés là depuis longtemps et y exerçaient la médecine ; son père y eut un négoce de velours qui prospérait, mais déjà ses condisciples du collège lui avaient marqué la différence entre eux et lui.

Cette « feuille de route » déposée dans son berceau devait noter aussi que la Rhénanie, plus directement rattachée à la France impériale jusqu’en 1814, a été régie par des lois qui ne faisaient plus de différences entre les confessions et admettaient tous les citoyens à l’exercice de leurs droits. Heine se souvint de ces lois quand il songea à quitter l’Allemagne.


Les amours du poète

Après avoir tenté sa chance dans le commerce, à Hambourg surtout, où vivait son oncle Salomon, grand homme de banque et protecteur de la famille, le jeune Heine vient faire des études de droit à l’université de Bonn à l’automne de 1819. Étudiant patriote, admirateur des héros de la guerre de libération, il espère, avec toute sa génération, qu’une Allemagne nouvelle sortirait du grand soulèvement libérateur de 1813-1815. À Bonn, il rencontre August Wilhelm von Schlegel, professeur à l’université, qui s’intéresse aux vers de son étudiant, l’encourage et le conseille.

Déjà Heine est le poète de l’amour sans espoir, depuis qu’il a dû renoncer à gagner le cœur de sa cousine Amélie, fille de Salomon, qu’il a connue à Hambourg. Ni les camarades, ni le plaisir qu’il prend à écrire, ni les promenades au bord du Rhin ne la lui font oublier ; ni un long voyage à pied du Rhin à Göttingen, à l’automne de 1820. À Berlin même, où il étudie à partir du printemps de 1821, son cœur est habité par une seule pensée, et aucun des poèmes de cette époque ne lui est tout à fait étranger.

Les plus belles pièces de l’Intermezzo, qui est de 1823, et du Retour (Heimkehr), qui est de l’année suivante, sont des déclarations de passion sans espoir, des malédictions de l’indifférence ou des moqueries contre le monde, qui ne s’aperçoit de rien. La Lorelei, la plus touchante création et le poème le plus populaire de Heine, éblouit d’abord celui dont elle va faire le malheur.

Dans la solitude et le désespoir, Heine, un des premiers, invoque la mer. Il aimait la mer du Nord, il y est retourné chaque année, en particulier à l’île de Norderney : la Mer du Nord (Die Nordsee) forme la dernière partie du Livre des chants (Das Buch der Lieder), où le poète, en 1827, a rassemblé toute sa production de jeunesse.


Tableaux de voyages

C’est le premier volume des Reisebilder (Tableaux de voyages, 1826-27) qui a établi la renommée de Heine. Il réunissait les 88 poèmes du Retour, la première partie de la Mer du Nord et, en prose, le Voyage dans le Harz (Die Harzreise). Heine y créait une manière de genre nouveau : récit actuel, impressionniste, artiste et en même temps critique où la prose et les vers se mêlent à tout moment.

La suite des Reisebilder (1830-31) allait offrir de beaux exemples de ce genre, qui marie la fantaisie et la vérité, dans Tambour Le Grand, où le poète a transfiguré ses souvenirs d’enfance, et dans les Bains de Lucques et les autres récits « italiens », rhapsodies à perdre haleine, où le fantastique sort de la caricature avec autant de liberté que chez E. T. A. Hoffmann*, que Heine venait de rencontrer à Berlin.


Goethe et Hegel

Étudiant le droit à Berlin, Heine suivait les cours de Hegel* sur la philosophie de l’État et fit siens les principes de la dialectique idéaliste de l’histoire. Pour Heine poète aussi, l’analyse hégélienne des rapports entre l’idée et l’événement, l’esprit et le corps sera des révélations. Plus tard, dans ses dernières années, il prendra ses distances avec passion, mais vingt années durant au moins, l’histoire des hommes apparaît à Heine, disciple de Hegel, comme la manifestation d’une rationalité idéale. Aussi n’est-il point de plus urgent devoir que de prendre conscience du sens du devenir et d’y contribuer. Le poète aussi.

Ainsi, Heine, qui admirait d’abord Goethe comme le maître incontesté de la langue poétique, s’oppose bientôt à lui. Il le tient pour le grand prêtre de l’art pour l’art, le « génie qui rejette son siècle » et qui se complaît dans l’univers serein de la beauté pure. Mais, dans le temps nouveau qui commence, dans l’ère des libérations, le poète doit quitter son refuge et combattre pour les libertés : « La fin de la période artiste est aussi la fin du goethéanisme [...]. Dans une ère d’enthousiasme et d’action nous n’avons plus besoin de lui » (28 févr. 1830). Ou encore : « La révolution fait son entrée dans la littérature [...] et je suis peut-être bien le seul représentant de cette révolution » (4 févr. 1830).


Munich et l’Italie

Mais les Allemands de 1830 sont encore, pour Heine, « un peuple somnolent ». Les princes y règnent sans trop de peine ; les étudiants de 1813, éloquents et patriotes, se sont épuisés en discours ; dans un État allemand, la vie demeure difficile pour qui est d’origine juive. Heine est fait docteur en droit à Göttingen en 1825. La même année, il se fait baptiser par un pasteur luthérien et commence à chercher une ville où s’établir. La première offre lui vient d’Allemagne du Sud : J. F. Cotta, éditeur à Stuttgart, lui confie la direction d’une revue à Munich. Heine passe à Munich un peu plus de six mois et y suscite l’hostilité du parti clérical ; il essaie en vain d’entrer à l’université et va en Italie, aux bains de Lucques, pour l’été et l’automne de 1828. Il en rapportera les deux derniers tomes des Reisebilder. Ses tableaux d’Italie sont l’inverse d’une relation de voyage : l’auteur se déplace peu, son imagination seule vagabonde, avec une vivacité juvénile.