Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

hégélianisme (suite)

Arnold Ruge (1802-1880), directeur des Annales de Halle pour la science et l’art allemands, puis, s’étant exilé à Paris après un séjour en prison, des Annales franco-allemandes, auxquelles Marx collaborera, retient de Hegel un historicisme radical. Mais la philosophie ne prononce plus un jugement dernier, elle doit au contraire préparer un avenir qu’elle aura su pressentir en saisissant dans les masses l’esprit du temps, car c’est la majorité qui en est détentrice et non plus comme chez Hegel une minorité éclairée.

Éditeur des œuvres religieuses de Hegel, Bruno Bauer (1809-1882) soutient que Hegel était athée (la Trompette du jugement dernier contre l’athée et antéchrist Hegel, 1841) et qu’aucune conciliation n’est possible entre philosophie et religion. Refusant toute vérité historique aux Évangiles, qu’il attribue au zèle abusif de théologiens, il projette une Revue d’athéisme niant l’immortalité des êtres finis. Il eut droit au respect de Nietzsche, à la différence de David Friedrich Strauss (1808-1874), à qui Nietzsche s’en prendra dans la première de ses Considérations inactuelles : la pensée historique et religieuse de Hegel l’a plus timidement conduit (Vie de Jésus, 1835) à réduire la religion chrétienne à un ensemble de mythes nés de l’imagination populaire et soutenus par elle.

La pensée de Søren Kierkegaard* se rattache également au courant des jeunes hégéliens. Dans les Miettes philosophiques, en particulier, il refuse, au nom de l’existence isolée de l’individu, qui se place devant Dieu, les deux thèmes centraux de l’hégélianisme : l’histoire, dont il déplore qu’elle détourne ses contemporains, soucieux du seul esprit du temps, de ce qui est saint et éternel : le système, où il voyait une tentative de niveler l’existence en la réduisant à l’essence. Cette valorisation exclusive de l’individualité n’est pas sans affinités avec le nihilisme anarchiste que Max Stirner professe dans l’Unique et sa propriété (1845).

C’est plus par ce contexte, dans lequel elle s’est formée, que par son contenu même que l’on peut rattacher Marx* à la gauche hégélienne. Il est en effet le seul qui ait posé à un niveau vraiment radical la question de l’héritage de Hegel, montrant qu’il ne restait plus qu’à en finir avec la philosophie au moyen de la science historique et de l’action politique (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel). Mais, davantage qu’à Hegel lui-même, c’est aux « jeunes hégéliens » qu’il destina ses attaques, critiquant leurs inconséquences, ironisant sur l’emphase dont ils entouraient leurs demi-mesures (la Sainte Famille, l’Idéologie allemande).

De toute cette agitation intellectuelle ne sortit, au bout de dix années, qu’un oubli à peu près total de Hegel, dont Schopenhauer avait pris la place. Mais, bien que celui-ci ait déclaré que la pensée hégélienne resterait un sujet de honte durable pour la nation allemande, il fut à son tour supplanté par Nietzsche, puis par la phénoménologie mais aussi par un courant néo-hégélien, actif cette fois bien au-delà des frontières allemandes.

En Allemagne, d’abord, ce courant sera dominé par Wilhelm Dilthey (1833-1911), auteur de la Jeunesse de Hegel (1905) et dont l’œuvre entière sera marquée par l’historicisme, pour lequel il pense devoir rejeter la métaphysique du système.

Si, dans les pays anglo-saxons, le courant hégélien sera d’inspiration essentiellement logicienne et métaphysique plutôt qu’historicisante (John Ellis McTaggart [1866-1925], J. B. Baillie, Josiah Royce [1855-1916]), en Italie — où, après Auguste Véra, B. Croce* sera son représentant le plus en vue —, l’historicisme dominera, appliqué en particulier à des recherches d’esthétique et de philosophie politique. Il y eut entre ce courant de la pensée italienne et le fascisme une affinité profonde dont l’œuvre de Giovanni Gentile (1875-1944) porte de nombreux témoignages.

Introduit en France par Victor Cousin, Hegel n’y eut d’abord qu’une présence mondaine (dont l’écho se retrouve dans les œuvres de Taine*, Renan*) ou littéraire (la poétique de Mallarmé serait née d’une lecture de Hegel), les philosophes, néo-kantiens pour la plupart, restant très hostiles à cette pensée qui « se réfère (selon le mot de Léon Brunschvicg) à un état de choses périmé depuis le xvie siècle », allusion aux deux griefs majeurs retenus contre Hegel par le rationalisme critique : sa philosophie de la nature et son mépris pour les mathématiques. Il faut attendre Octave Hamelin (1856-1907) pour qu’une pensée se développe intégralement sous le signe de Hegel. En 1921, Émile Meyerson (1859-1933) admire dans l’œuvre de Hegel la première tentative d’échapper au stérile principe d’identité de la pensée analytique (De l’explication dans les sciences). Puis vinrent les travaux de Victor Basch (1863-1944) sur la pensée politique, ceux de Jean Wahl (né en 1888) sur la conscience malheureuse ; mais c’est avec les cours qu’Alexandre Kojève (1900-1968) professa de 1933 à 1938 à l’École pratique des hautes études que le néo-hégélianisme français connut son moment fécond, que l’on peut caractériser par la volonté de prendre Hegel à la lettre, en particulier en ce qui concerne la fin de l’histoire, dont Kojève dit avoir compris en 1948 qu’elle était « non pas encore à venir, mais d’ores et déjà un présent ».

Les prolongements russes de l’hégélianisme furent très différents. Pour les nombreux Slaves qui étudiaient dans les universités allemandes (Ivan Vassilievitch Kireïevski [1806-1856], M. Bakounine*, V. G. Belinski*, August Cieszkowski [1814-1894]), cette pensée alimenta le désir d’une occidentalisation de la Russie intégrée à l’Europe, désir qui l’opposait à la volonté de conserver au monde russe ses traits spécifiques, que les slavophiles nourrissaient dans la lecture de Schelling.

Progressiste dès l’origine, ou du moins libérale, c’est donc vers l’action historique et politique que la pensée de Hegel, bientôt renforcée (Herzen, Plekhanov), puis supplantée (Lénine) par celle de Marx, engagea ses tenants russes.

D. H.