Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Hegel (Georg Wilhelm Friedrich)

Philosophe allemand (Stuttgart 1770 - Berlin 1831).



La vie

En 1788, ses études secondaires achevées, le jeune Hegel quitte sa ville natale pour étudier la théologie à Tübingen. C’est l’époque de premières lectures de Kant, de Rousseau et des auteurs qui ont marqué le mouvement des « lumières » (Aufklärung), dans l’esprit moraliste et libéral duquel Hegel aborde les problèmes politiques alors au centre de ses réflexions : la tradition veut qu’en 1791, avec ses camarades de chambre Hölderlin* et Schelling*, Hegel ait planté un arbre de la liberté dans les environs de Tübingen.

Diplômé en théologie, il accepte en 1793 — plutôt que de s’engager dans une carrière pastorale — un poste de précepteur dans une famille de Berne, charge qu’il occupera trois ans. De cette période datent des réflexions religieuses dont témoignent divers fragments posthumes — une Vie de Jésus (1795), une Critique de l’idée de religion positive (1795-96), un poème, Eleusis — dans lesquels transparaît une admiration nostalgique pour la culture grecque, sur laquelle se greffent diverses tentatives de concilier hellénisme et christianisme à partir du rapprochement des personnes de Socrate et du Christ. Des trois années suivantes (1797-1800), qu’il passe à Francfort, où il a accepté un nouveau préceptorat, datent un essai politique sur la Constitution du Würtemberg, un fragment sur l’Esprit du christianisme et son système et, première ébauche philosophique, le Fragment de système, en partie perdu.

L’héritage que la mort de son père vient de lui laisser lui permet à partir de 1801 de se consacrer entièrement à son activité philosophique. Il rejoint Schelling à Iéna et y fonde avec lui le Journal critique de philosophie (1802-03), où paraît son premier écrit publié, la Différence des systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling, que suivront l’Essence de la critique philosophique, la Philosophie et le sens commun, le Rapport du scepticisme et de la philosophie et Foi et savoir, tandis qu’il donne au Journal littéraire d’Erlangen des articles sur F. Bouterwek, J. F. C. Werneburg, R. F. W. Gerstäcker, etc. Il soutient en même temps, pour accéder à l’enseignement, une dissertation qui, sous le titre De orbitis planetarum, tente de justifier par une déduction a priori les lois de Kepler. De cette époque datent encore trois textes posthumes, un essai sur la Constitution de l’Allemagne, un autre sur le Droit naturel et la Logique d’Iéna, cours qu’il professa lorsque sa dissertation lui eut ouvert les portes de l’enseignement.

Après l’adhésion à la pensée de Fichte*, ces années d’Iéna constituent ce que l’on pourrait appeler une période schellingienne, Hegel les passant en quelque sorte sous la tutelle de son ancien camarade de séminaire, dont il se borne le plus souvent à défendre la Naturphilosophie contre les critiques qu’une œuvre déjà abondante lui avait suscitées. Ce sera donc pour lui une manière de libération lorsqu’en 1803 Schelling quittera Iéna pour Würzburg, libération d’où naîtra la Phénoménologie de l’esprit, qui, achevée au soir de la bataille d’Iéna, paraît en 1807, contemporaine de l’écrasement de la Prusse par les armées napoléoniennes.

Après un séjour à Bamberg, où il s’occupe d’un journal (1807-08), Hegel retrouve l’enseignement avec la direction du gymnase Saint-Gilles, à Nuremberg, qu’il conservera de 1808 à 1816. La matière de cet enseignement est publiée en 1812 dans la Propédeutique philosophique. De 1812 à 1816 suivront les trois volumes de la Science de la logique ; entre-temps, il s’était marié (1811).

C’est à Heidelberg, où il est nommé en 1816, que commence sa carrière universitaire proprement dite et qu’il pourra développer plus amplement son système, dont le plan est donné en 1817 dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques. Nommé à la chaire de Berlin en 1818, il ne quittera plus ce poste, se consacrant au développement de sa pensée dans des cours dont le succès ne cesse de croître, et, hors des Principes de la philosophie du droit (1821), il ne fera plus rien paraître que quelques articles dans les Annales de critique scientifique, qu’il fonde en 1827. Son dernier écrit, Sur le Reform bill anglais, est une mise en garde contre le réformisme libéral, inspirée par les craintes que la révolution de Juillet avait fait naître. Il meurt le 14 novembre 1831, à Berlin, emporté par l’épidémie de choléra.


L’œuvre

À la fin de la vie de Hegel, son enseignement, devenu à peu de chose près philosophie officielle de la Prusse, avait atteint un vaste public devant lequel se poursuivait le développement scolastique et monotone des différentes sections du système. Il fallut la publication posthume des écrits de jeunesse pour réanimer cet édifice impassible que les querelles d’héritage entre gauche et droite hégéliennes n’étaient pas parvenues à troubler. Cette seconde jeunesse, en effet, déchirait la figure du penseur entre deux visages antithétiques, l’un académique et conservateur, l’autre romantique et révolutionnaire, et bientôt l’œuvre se voyait assigner, selon les commentateurs, trois centres : les écrits théologiques de jeunesse, le système lui-même, la Phénoménologie de l’esprit, œuvre où s’effectue leur articulation.


Les premiers écrits (1793-1807)

Les années de « formation » (Bildung) de Hegel sont marquées par de nombreuses lectures, une attention inquiète aux problèmes de l’époque et la confrontation constante de ceux-ci avec celles-là. Trois moments scandent cette période, dominée par l’expérience douloureuse d’une contradiction opposant la culture et la vie de l’époque, expérience qui sera retracée en des termes encore historiques ou religieux plutôt que proprement philosophiques.

Hegel semble d’abord adhérer à un rationalisme moralisant hérité de l’Aufklärung, puis de Kant, mais qui se situe sous l’influence plus directe de Fichte.

Un revirement se dessine vite, et le moralisme est dénoncé pour ce qu’il a d’autoritaire et d’abstrait : le devoir, en effet, commande, et il le fait au nom d’une loi qui, issue de la raison, ignore la réalité. Au « devoir-être » (Sollen), dont le culte définira plus tard la « belle âme », il faut donc opposer cette réalité et, contre les généralités formelles et abstraites issues de la raison, se soumettre au fait concret et individuel. D’où les études sur la religion « positive », religion née d’un événement historique réel et non pas déduite par la raison, qui, de ce fait, la récuse, virant à la libre pensée, voire à l’athéisme. Il y a donc opposition entre expérience religieuse et philosophie : « Dieu, dit alors Hegel, ne peut être enseigné, ne peut être appris, car il est vie et ne peut être saisi que par la vie. » Remplaçant par la spontanéité de l’amour (le Christ) le légalisme des rapports de droit et de devoir (Abraham, Kant), plaidant pour l’inconscient contre la réflexion, Hegel se joint à Schelling et au romantisme dans l’exécration de l’Aufklärung.