Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
H

Ḥafṣides (suite)

Maître de la situation, Abū Isḥāq travaille à la consolidation de son régime. Il entretient de bons rapports avec l’Italie et se rapproche des ‘Abdalwādides en donnant une de ses filles au prince héritier de Tlemcen. Il doit néanmoins s’enfuir à Bougie devant un aventurier, Ibn Abī ‘Umāra, qui, appuyé par les Arabes, s’empare de tout le Sud tunisien et se proclame calife en 1282. Abū Isḥāq est même obligé au printemps 1283 d’abdiquer en faveur de son fils Abū Fāris. Mais, la même année, l’un et l’autre sont exécutés par l’usurpateur Ibn Abī ‘Umāra. En 1284, abandonné par les Arabes, cet aventurier est détrôné au profit d’Abū Ḥafṣ ‘Umar, un frère d’al-Mustanṣir et d’Abū Isḥāq.

C’est en vain qu’Abū Ḥafṣ entreprend de rétablir l’autorité des Ḥafṣides sur l’ensemble de l’Ifrīqiya. Pendant son règne (1284-1295), le royaume est désagrégé sous les coups des chrétiens, mais surtout des tribus arabes. Abū Ḥafṣ favorise les tribus des Banū Salīm, auxquelles il doit son succès. Il leur accorde d’innombrables privilèges sous forme de concessions de terres. Cette politique de concessions gratuites, ajoutée aux attaques des chrétiens et des nomades, entraîne la décadence économique du pays. Elle attise au surplus les rivalités entre les tribus arabes et favorise ainsi la désagrégation du royaume. Ainsi, Abū Zakariyyā’ II peut, à la faveur de la division des tribus, créer à Bougie un royaume rival de celui de Tunis. Il faut attendre la mort d’Abū Ḥafṣ pour que son successeur, Abū ‘Aṣīda (1295-1309), cède, ainsi que le sultan de Bougie Abū al-Baḳā’, à la pression des cheikhs almohades et accepte que le royaume entier revienne au dernier survivant. Le sort favorise Abū al-Baḳā’, qui reconstitue pour un temps l’unité ḥafṣide (1309-1311). Mais il est très vite supplanté par Ibn al-Liḥyānī (1311-1317), sous le règne duquel Abū Yaḥyā Abū Bakr, arrière-petit-fils d’Abū Zakariyyā’, s’empare de Bougie. Abū Bakr (1318-1346) rétablit à son profit l’unité ḥafṣide. Il doit néanmoins pour la maintenir faire face à de nombreux adversaires. Non contentes de lui opposer des prétendants, les tribus arabes (Banū Salīm et Dawāwida) provoquent l’intervention des ‘Abdalwādides, qui convoitent Bougie. Pour sauver la situation, Abū Bakr suscite une contre-intervention des Marīnides sur Tlemcen. Il parvient ainsi à rétablir son autorité sur son royaume et peut même, vers 1335, reprendre Djerba aux chrétiens. Il restera néanmoins prisonnier de ses protecteurs Marīnides, dont l’influence ne cessera de s’accroître en Ifrīqiya. À sa mort, en 1346, le sultan marīnide Abū al-Ḥasan, fort de l’appui des tribus arabes, entreprend la conquête du Maghreb oriental. Après avoir occupé Constantine et Bougie, il entre à Tunis en septembre 1347, fait exécuter le calife ḥafṣide et assure sa domination sur tout le Maghreb. Toutefois, très vite, les tribus arabes se retournent contre lui. Battu près de Kairouan le 10 avril 1348, Abū al-Ḥasan abandonne l’Ifrīqiya pour regagner le Maroc (déc. 1349 - janv. 1350). Son successeur, Abū ‘Inān envahit de nouveau le royaume ḥafṣide. Il exploite les divisions de l’Ifrīqiya pour occuper Bougie (1352), puis Constantine, Bône et Tunis (1357). Cependant Abū ‘Inān connaît le même sort qu’Abū al-Ḥasan. Abandonné par les tribus arabes, il retourne au Maroc, pays qui connaît alors de grosses difficultés, du fait que les princes chrétiens d’Espagne manifestent déjà des visées sur lui.


La restauration de la puissance ḥafṣide

Au départ d’Abū ‘Inān, l’Ifrīqiya est partagée entre trois princes ḥafṣides, installés respectivement à Tunis, Bougie et Constantine. Celui de Constantine, Abū al-‘Abbās, parvient, grâce à l’appui des Dawāwida, à s’emparer de Bougie, Dellys, Bône (1366) et Tunis et à rétablir une fois de plus l’unité ḥafṣide. Bon administrateur, diplomate habile et usant au besoin de la manière forte, Abūl-‘Abbās neutralise les forces centrifuges qui mènent alors l’Ifrīqiya. À sa mort, survenue en 1394, il laisse un royaume assez puissant qui ne tarde pas à établir sa suzeraineté sur les autres États du Maghreb. Son fils Abū Fāris (1394-1434), réputé pour sa bravoure et sa piété, continue son œuvre, réduit les quelques principautés quasi indépendantes et s’empare d’Alger (1410 ou 1411). Il acquiert un immense prestige qui dépasse largement le cadre de son royaume pour s’étendre à Grenade, à Fès, à Tlemcen, à l’Égypte, aux villes saintes et même aux États chrétiens. À sa mort, l’Ifrīqiya paraît de nouveau au faîte de sa puissance. Son petit-fils al-Muntaṣir, qui lui succède en 1434, meurt au bout de quatorze mois, et le pouvoir revient alors à son frère Abū Amr-‘Uthmān (1435-1488), qui va durant son long règne confirmer la puissance ḥafṣide. Il parvient, après avoir réduit l’agitation entretenue par son oncle Abū al-Ḥasan dans le Constantinois, à assurer la sécurité dans l’ensemble de l’Ifrīqiya. Profondément maître de son royaume, il conclut ou renouvelle des traités de commerce avec plusieurs États chrétiens et réaffirme l’influence ḥafṣide sur tout le Maghreb.


La fin des Ḥafṣides

Sa mort, survenue en 1488, marque la fin de la puissance ḥafṣide. L’Ifrīqiya entre alors dans une période de décadence avant de tomber sous les coups des Espagnols, puis des Turcs. Abū Zakariyyā’ Yaḥyā, petit-fils d’‘Uthmān, est très vite usé par les diverses luttes qu’il mène contre ceux de ses oncles et frères qui lui disputent le pouvoir. Tué en combattant en 1489, il laisse le pouvoir à son vainqueur, qui ne tarde pas à être détrôné par Abū Yaḥyā Zakariyyā’. Enlevé par la peste en 1494, celui-ci laisse le pouvoir à son cousin germain Abū ‘Abd Allāh Muḥmmad. Faible de caractère, « ami des plaisirs », Abū ‘Abd Allāh ne peut pas faire face à une situation fort difficile. Miné par les luttes intérieures, désagrégé par la rébellion des tribus arabes, son royaume devait succomber sous les coups des Espagnols avant de tomber sous la domination des Turcs. Il faut cependant attendre 1574 pour assister à la disparition définitive des Ḥafṣides de la scène politique. Après avoir régné près de trois siècles et demi, et connu des périodes d’éclat, cette dynastie berbère s’effondre au profit des Turcs. Durant cette longue période, les Ḥafṣides n’ont pas considérablement enrichi la civilisation arabo-musulmane. Ils ont eu néanmoins le mérite de la maintenir dans des conditions très difficiles. Ils lèguent aussi à l’humanité une pensée originale, grâce à un historien de génie : Ibn Khaldūn* (1332-1406).

M. A.

➙ Tunisie.

 C. A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord (Payot, 1931 ; 4e éd. revue par C. Courtois et R. Le Tourneau, 1969 ; 2 vol.). / R. Brunschwig, la Berbérie orientale sous les Hafsides des origines à la fin du xve siècle (Maisonneuve, 1948).