Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

Guillaume Ier d’Orange-Nassau le Taciturne (suite)

Dillenburg devient à partir de 1567 le foyer de la révolte. De là partent les pamphlets, armes de propagande redoutables ; là s’organisent les entreprises militaires, toutes infructueuses, financées par l’endettement du prince. Recherchant l’appui des huguenots, Guillaume participe en France à la troisième guerre de Religion ; au contact des réformés, son indifférence religieuse s’estompe. En 1572, sa grande offensive dans les Pays-Bas se solde par un nouvel échec, précipité par la désaffection des huguenots après la Saint-Barthélemy. Par contre, les « Gueux de la mer » s’emparent de ports hollando-zélandais et, multipliant les coups de main contre les villes, s’assurent une base d’opération militaire placée sous l’autorité du prince.


La décision militaire (1572-1576)

Contre toute attente, le réduit hollando-zélandais résiste victorieusement aux forces espagnoles, tenues en échec d’abord devant Alkmaar, puis devant Leyde. Mésestimant l’ampleur de la révolte, menant par ailleurs une politique mondiale qui le conduit à une banqueroute retentissante, Philippe II trahit les limites de sa puissance. Le Taciturne, stratège moyen, mais homme d’État remarquable, se prépare à en recueillir le bénéfice politique.


La décision politique (1576-1579)

Le décès inopiné de Luis de Zúñiga y Requeséns (1528-1576), gouverneur général des Pays-Bas, et la débandade des troupes espagnoles qui s’ensuit créent un vide politique mis à profit par les états généraux, qui se réunissent illégalement. Sous l’impulsion d’Orange, la paix entre les provinces révoltées et les états généraux est bientôt conclue, et l’unité des dix-sept provinces rétablie. Lorsqu’en 1577 les états généraux dictent leurs conditions au successeur de Requeséns et se solidarisent ensuite dans la révolte, Orange semble avoir atteint son but ; le soulèvement général des Pays-Bas unis contre l’absolutisme et contre l’intolérance religieuse.


La guerre d’indépendance

L’unité d’action ainsi constituée résiste cependant mal au particularisme provincial et au radicalisme calviniste.


Haec libertatis ergo

Le sentiment national qui anime le Taciturne n’est guère partagé par les états généraux, confédération d’États imbus de leur autonomie séculaire. Alors que la liberté politique invoquée par le Taciturne s’oppose à l’absolutisme, les états, pour leur part, rejettent avant tout la centralisation unificatrice. L’autorité du prince offre un contrepoids précaire aux forces centrifuges qui dominent les états généraux.


Haec religionis ergo

Soucieux de cimenter l’union entre catholiques et calvinistes, le Taciturne défend par ailleurs une politique de liberté religieuse, rapidement compromise par les violences calvinistes. Se fondant sur l’élément populaire, la minorité calviniste s’assure partout pour un temps le contrôle des villes. Le bouleversement social qu’entraîne le prosélytisme calviniste précipite la réaction catholique.


Les Pays-Bas espagnols

Impuissant à réfréner le dynamisme calviniste, le Taciturne ne peut, finalement, éviter la rupture, provoquée par la polarisation croissante des contradictions. Au clivage religieux se superpose un clivage socio-économique et politique. Dans les provinces à forte concentration urbaine, la bourgeoisie calviniste s’assure une influence politique prépondérante ; dans les provinces de l’Est, à prédominance agraire, la noblesse catholique se maintient.

Les provinces wallonnes de l’Est, dominées par l’aristocratie foncière et stratégiquement indéfendables, se laissent, les premières, reconquérir. Les provinces wallonnes méridionales, très exposées et socialement les plus menacées par la position précaire de la noblesse, monnaient leur soumission à l’obédience royale : confédération d’Arras (6 janv. 1579), confirmée par la paix d’Arras (17 mai), où une douzaine de provinces et seigneuries méridionales se réconcilient avec Philippe II. La menace militaire, loin d’affermir la solidarité des confédérés, renforce encore les tendances particularistes. La reconquête du Brabant et de la Flandre substitue finalement une coupure militaire nord-sud au clivage est-ouest.


Les Provinces-Unies

L’offensive diplomatico-militaire espagnole donne au soulèvement un caractère de guerre d’indépendance non pas nationale, mais confédérale. Les ouvertures vers la France et les avances faites à Henri duc d’Anjou valent au Taciturne, en 1580, la proscription qui lui coûtera la vie. L’année suivante, les états généraux proclament la déchéance de Philippe II au profit d’Anjou. Inefficace, le duc perd rapidement toute popularité ; un coup de main malheureux contre Anvers le contraint à se retirer en France. Destiné par les états de Hollande à prendre la succession d’Anjou comme comte de Hollande, le Taciturne meurt prématurément en 1584, victime d’un attentat.


Pater patriae

Éloquent mais secret, indécis quoique tenace, le Taciturne reste controversé. S’est-il dressé contre le pouvoir royal avec désintéressement ou par ambition démesurée ? Son idéal politique n’était-il pas réactionnaire plutôt que révolutionnaire ? Était-il gagné à la liberté religieuse par esprit de tolérance ou par indifférence ? En dépit des incertitudes, la signification historique du Taciturne demeure : par son ralliement, il a légitimé le soulèvement.

Si, finalement, la destinée du prince se confond avec le destin politique des Provinces-Unies, c’est qu’aux moments décisifs il s’est toujours identifié à la révolte, sans pour autant renoncer à ses idéaux politiques. Quoique foncièrement tolérant, le Taciturne se sentait politiquement et même religieusement plus proche des calvinistes que de l’absolutisme et de la Contre-Réforme. Cette double fidélité à soi et à la révolte a été consacrée par l’histoire, qui a fait du Taciturne d’abord le père de la patrie confédérale et protestante des Provinces-Unies, puis celui du royaume des Pays-Bas, débutant par l’éphémère réunion du Nord et du Sud sous une dynastie dont il est le fondateur.

P. J.

➙ Hollande / Orange-Nassau / Pays-Bas / Provinces-Unies.