Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

groupe (suite)

Les résultats expérimentaux ont paru d’abord confirmer les hypothèses. Cependant, leur restriction (Martin E. Shaw, 1954) aux problèmes « simples » — en opposition aux problèmes complexes, où le sujet en position centrale risque d’être « saturé » — devait déplacer l’attention (Mauk Mulder, 1960) de la structure de communication à la structure de décision. Deux hypothèses sont alors posées et vérifiées : 1o plus la structure de décision des groupes est centralisée, meilleure sera la performance du groupe en ce qui touche la vitesse, la qualité et l’efficience ; 2o les structures les plus centralisées sont généralement caractérisées par leur « vulnérabilité », qui amène à des résultats négatifs aussi longtemps que ne se sont pas développées des structures de décision centralisées. La genèse temporelle de ces décisions mérite d’être soulignée, en opposition à la nature statique des réseaux de communication. L’observation rejoint les résultats indiqués par Cl. Flament, selon lesquels l’influence des réseaux n’est pas indépendante de la nature des tâches et des conditions temporelles de leur déroulement.

Mais la discussion du modèle formel issu de la théorie de l’information peut être élargie. Dans un article publié en 1961, William T. Smelser mettait en évidence la « dominance » en tant que facteur déterminant de la solution collective des problèmes. La même année, L. Richard Hoffman et Norman R. F. Maier reconnaissaient à cet égard le privilège des groupes hétérogènes sur les groupes homogènes. De ces deux points de vue seront donc impliqués les statuts et les normes en fonction desquels ces groupes se déterminent. La critique des modèles strictement formels trouva ici une nouvelle confirmation : nous ne faisons que revenir en définitive à la théorie du champ, dans la mesure où la réalisation des tâches — c’est-à-dire, dans le langage de K. Lewin, la locomotion — s’inscrit dans la dépendance du foyer d’induction par lequel est représentable la norme.

Et par là s’ouvre la perspective fascinante d’un développement théorique, rigoureusement complémentaire des recherches portant sur le travail collectif, dont le domaine sera celui des processus affectifs du groupe. L’incitation est venue de l’interprétation freudienne de la panique, entendue comme effondrement de l’identification au leader, noyau, elle-même, de l’identification réciproque des membres du groupe. Au niveau propre de la psychologie sociale, ce type d’analyse visera la désarticulation des réseaux qui structurent l’organisation du travail évolutif. Le modèle en a été apporté par la représentation des conduites agressives, auxquelles a donné matière l’étude des atmosphères autoritaires ; la possibilité de faire application du modèle à la dislocation panique du groupe a trouvé son expression dans les travaux de Schachter.


Décision : groupe et institution

Les normes qui président à l’organisation des activités du groupe constituent, enfin, le système de référence des choix individuels. La modification ou l’élection de ces normes par le groupe est un processus assignable et analysable en tant que décision. Une recherche célèbre de K. Lewin a établi en 1943 le privilège de cette décision de groupe dans le changement des habitudes alimentaires. Bien évidemment, la portée en dépasse très largement l’occasion.

Techniquement, ces expériences ont consisté à comparer deux sources de changement : l’une émanant de suggestions apportées par des conférenciers, l’autre d’une discussion intérieure au groupe. Cette discussion, menée sous la direction d’un psychologue avec le concours d’un diététicien, conduira à une décision collective, c’est-à-dire à l’instauration immanente d’une nouvelle « idéologie » ou de nouvelles normes. Les résultats sont sans équivoque : avant les expériences, la fréquence avec laquelle étaient servis des abats était à peu près nulle ; une semaine plus tard, sur quarante et une ménagères ayant suivi les conférences, quatre en avaient servi au moins une fois, et sur quarante-quatre participants des groupes de décision, il y en avait vingt-trois.

Ainsi était inauguré, sous la désignation de la recherche-action, un type entièrement original d’analyse des groupes restreints. Sur un premier versant, celui de la recherche, il engage le groupe restreint en tant que tel ; sur le second, il vise une transformation du réel ; mais cette démarche a pour contrepartie, chez K. Lewin, une critique épistémologique approfondie des modes de contrainte qui prévalent respectivement dans les groupes restreints et dans la société réelle. On est en droit de se demander si la stagnation parfois observée dans l’utilisation de ses méthodes, et plus généralement dans l’utilisation sociale de la dynamique de groupe, ne proviendrait pas de la négligence de cette rupture de niveau.

Le problème de la résistance au changement était voué, en effet, à dominer les champs d’application de la psychosociologie des groupes restreints. Divers types de groupes devront être, cependant, distingués selon leur degré de dépendance du contexte sociologique.

À l’un des extrêmes se situent les groupes dits « de formation » — Training group ou T-group. Ils ont pour caractéristique de mettre en principe hors circuit toute référence extrinsèque à la vie du groupe, et cela à deux niveaux. D’une part, la vie du groupe est censée se développer selon sa dynamique propre, les résistances avec lesquelles il lui faudra compter dans la poursuite de ses objectifs surgissant de son propre fond. D’autre part, aucun de ses objectifs n’est imposé du dehors, ni même proposé du dedans. Il en résulte que les thèmes qu’il évoquera, au même titre que les interactions dont il est le véhicule, n’ont d’autre fonction que de l’exprimer en tant que groupe. Mais cette fonction, les participants, précisément, l’ignorent. Le rôle du moniteur est de les aider à en prendre conscience. On reconnaît dans ce type d’expérience un effort de transposition psychosociale de la cure psychanalytique : mise hors circuit du réel extérieur et neutralité de la cure par rapport aux options qu’il implique ; expression libre de l’analysant, sous la réserve, bien entendu, des résistances ; neutralité bienveillante de l’analyste, dont les interventions, à l’exclusion de toute entreprise de directivisme, ne viseront qu’à provoquer la « précipitation » de l’expérience en ses composantes subjectives. On conçoit donc la nécessité d’une épistémologie comparée des lignes de conceptualisation développées dans les deux registres et, en particulier, de l’exploration des facteurs de blocage qui y interviennent. S. Freud, dans l’Homme aux loups, faisait état de l’« inertie psychique » de son patient. De même K. Lewin, R. Lippitt et R. R. White, dans leur travail de 1940, s’employaient-ils à restituer l’émergence des contraintes qui limitent les possibilités d’évolution du groupe en fonction du mode de « leadership » du moniteur. Un progrès essentiel est intervenu ultérieurement par l’analyse des réseaux de communication, qui préciseront le rôle de contrainte et de facilitation des types d’organisation relationnelle inhérente aux structures de groupe. Cette détermination n’est d’ailleurs pas exclusive de l’étude expérimentale ; elle semble même l’appeler, s’il est vrai, par exemple, que les types de leadership étudiés par K. Lewin équivalent à l’organisation du champ selon certains systèmes de relations. Mais c’est dire aussi que leur genèse est en principe assignable de l’intérieur du groupe ou, si l’on veut, en un langage dynamique, en fonction des processus qui lui sont immanents.

À l’opposé se situerait, par exemple, l’analyse de groupe conduite en 1948 par L. Coch et J. R. P. French dans un contexte industriel : tentative d’autant plus intéressante qu’elle se réclame en principe de la conceptualisation développée par K. Lewin lui-même dans le domaine des groupes restreints.