Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

groupe (suite)

L’auteur commence par rappeler l’intérêt croissant de la psychologie sociale pour les propriétés mathématiques des structures de groupe — de l’investigation de la réciprocité dans les choix sociométriques au traitement expérimental de la « centralité » dans les réseaux de communication. Cependant, remarque-t-il, cet intérêt s’est accommodé d’une curieuse indifférence à la perception que les sujets se trouvaient avoir de ces mêmes propriétés. De façon générale, il ne leur est pas demandé, par exemple, s’ils s’attendent eux-mêmes (souligné par l’auteur) à la réciprocité des choix.

La remarque, il est vrai, en avait été faite par des chercheurs d’appartenance gestaltiste, tels que R. Tagiuri (1959) et F. Heider (1959). Mais leur contribution demeure théorique. L’étude conçue par Clinton Burgel De Soto consiste simplement à transposer l’orientation cognitive dont relève l’apprentissage social en un apprentissage verbal qui le figure en miniature — concrètement, des noms de personnages inscrits sur des cartes. Elle amène à reconnaître la variation des processus en fonction des anticipations de structure, où se marque la mise en perspective subjective.


Perception et sociabilité

Bien que nous soyons loin d’avoir épuisé les modèles des processus de groupe, il apparaît déjà que la difficulté majeure d’une représentation cohérente sera d’intégrer les différents types d’exigence aux niveaux que nous définit l’ordre naturel des problèmes : 1o de la perception primitive d’un foyer d’interaction à la constitution des dimensions principales de la vie des groupes : rôles, normes et statuts ; 2o de ce cadre général aux tâches et décisions collectives ; 3o des facteurs de changement à leur frein.

Au niveau élémentaire, les recherches les plus significatives qu’ait appelées cette articulation sont celles de Wittreich : une théorie, un problème, une technique.

La théorie est celle du transactionnisme. L’étude des illusions et des distorsions de la perception partira d’un ensemble de configurations possibles, équivalentes au point de vue des stimulations émanant du milieu, mais parmi lesquelles l’organisme est appelé à opérer une sélection en fonction de ses intentions et de son apprentissage.

Dans le cadre de cette théorie, un problème : celui de la reconnaissance des objets (le terme étant pris dans le sens le plus général : choses ou personnes). Une technique enfin : la distorsion de la perception par le moyen de lunettes déformantes.

Or, l’expérience met en évidence un fait remarquable : la restitution de la forme « normale » d’une personne dépend non seulement de sa configuration sensible ou d’un apprentissage préalable, mais aussi de son statut, c’est-à-dire de la relation de sociabilité du sujet à celui qu’il perçoit. Et c’est sur ce point que se posera le problème d’une intégration méthodologique entre les niveaux de recherche.

Ce rapport de sociabilité, dont dépend la perception d’autrui, nous ne saurions en effet le disjoindre de la relation qu’instaure le transfert psychanalytique. Le sujet qui s’y engage est impliqué dans un statut relationnel relevant de l’ordre symbolique. Autrement dit, l’expérimentation, qui porte apparemment sur un rapport duel, s’inscrit dans le contexte social où cet ordre se constitue, et le mouvement naturel des problèmes nous conduit ainsi de la perception d’autrui à la prise en considération d’un ordre de sociabilité où sont appelées à se dégager les positions demeurées implicites au niveau perceptif : normes, statut et rôles, au demeurant indissociables.

Nous venons d’illustrer, dans cette optique, la fonction perceptive des statuts. En ce qui touche les normes, la recherche a été inaugurée en 1935 par Muzafer Shérif à l’aide d’une technique originale d’étude de l’effet « autocinétique » — mobilité désordonnée d’un point lumineux dans l’obscurité. On constate que, si l’on a laissé d’abord se développer les systèmes de référence individuels selon lesquels toute perception s’organise, ces systèmes tendront à converger lorsque les individus sont groupés. Nous serons donc en droit d’affirmer qu’il existe des « normes sociales » de la perception.

Or, le résultat peut être généralisé. S. E. Ash, par exemple, en 1951, étudie expérimentalement les effets de la pression du groupe sur la modification et la distorsion des jugements. Morton Deutsch et Harold Benjamin Gerard, en 1955, raffineront sur ces expériences en discriminant plus précisément deux types de processus sociaux : une influence sociale normative et une influence sociale informationnelle, celle-ci pouvant se définir comme la suggestion d’admettre l’information obtenue d’autrui au titre d’évidence concernant la réalité. En 1961, enfin, Jacobs et D. T. Campbell iront jusqu’à marquer, précisément sur le phénomène autocinétique, la précarité d’une norme ne répondant à aucune fonction.

L’intérêt spécifique de ces travaux tient moins dans l’énoncé des résultats, sur lesquels il serait, à vrai dire, aisé d’anticiper, qu’à leur contribution méthodologique à la définition même des groupes restreints. Le « groupe social », en effet, influe sur nos jugements : quoi de plus banal que d’énoncer le fait dans sa généralité ! Mais les travaux que l’on vient d’évoquer vont plus loin. Ils permettent une variation systématique des facteurs déterminants de ces processus et, dans cette mesure, assurent une définition opératoire de la norme en tant que constitutive du groupe, c’est-à-dire de son idéologie.


Normes, statut et rôles

La tentative qu’a faite K. Lewin d’une telle étude expérimentale de l’idéologie des groupes restreints représente la transposition de l’analyse qu’a faite Frederick M. Thrasher (The Gang, 1927) des bandes d’enfants de Chicago. Elle a trouvé son fondement dans les expériences déjà citées sur les atmosphères de groupe, au cours desquelles deux types de direction sont instaurés et systématiquement comparés. Dans le style « démocratique » le leader assure à son groupe un « espace cognitif » de libre mouvement, en lui donnant la disposition de son avenir ou, si l’on veut, en lui ouvrant une perspective temporelle. Plus concrètement, en ce qui touche la situation momentanée, il le fait bénéficier d’un régime de liberté en lui proposant une diversité de conduites instrumentales, entre lesquelles il pourra se prononcer. Dans la situation « autoritaire », au contraire, il se réserve la disposition de l’avenir, il induit le but immédiat de chacun des membres en interdisant toute locomotion à l’exception d’une seule.