Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Grèce (suite)

La floraison de cette littérature régionale dure aussi longtemps que l’occupation vénitienne de ces régions. La conquête successive des îles de la mer Égée et, finalement, celle de la Crète, en 1669, par les Turcs interrompent toute sorte d’activité culturelle ; à dater de cette époque, seules les îles Ioniennes resteront en dehors de l’Empire ottoman, et c’est justement là que naîtra la littérature nationale néo-hellénique au début du xixe s.

Entre-temps, la tradition savante byzantine et métabyzantine, qui survit, comme on l’a vu, à côté de la tradition populaire et de la littérature régionale, se concrétise en une idéologie proturque et anticatholique qui prône l’hellénisation de l’Empire ottoman et la conservation d’un État impérial et non national. La caste des Phanariotes (du nom du quartier de Constantinople où ils habitaient), bureaucratie noble au service de la Sublime Porte, devient la porteuse de cette idéologie, qui, dès le milieu du xviie s., s’impose en tant qu’idéologie dominante. Elle heurtera les intérêts et l’idéologie de la classe bourgeoise naissante, qui a besoin d’un marché libre et, partant, d’un État national libre. La nouvelle intelligentsia bourgeoise adoptera les idées et la philosophie des lumières, et, plus tard, sous l’influence de la Révolution française, prônera l’éveil de la conscience nationale et la lutte pour la libération et l’indépendance.

Sur le plan culturel, le conflit entre ces deux courants idéologiques (mais en même temps économiques et politiques) reste indécis pendant tout le xviiie s. ; il aboutira à un compromis sur le problème de la langue, à propos de laquelle les forces sociales opposées s’affrontaient. Adhamándios Koraís (1748-1833), la personnalité la plus importante de la philosophie des lumières néo-hellénique, résume d’une manière caractéristique ledit compromis : il se déclare pour la langue vivante, parlée et comprise par le peuple grec, mais après avoir procédé à sa « purification ». Ce compromis aura des conséquences catastrophiques : la continuation du bilinguisme, avec, d’une part, la langue « pure », la katharévoussa, qui, prenant la relève de la langue archaïsante, deviendra la langue officielle de l’Administration, de la justice, de l’éducation et d’une partie de la presse, et d’autre part la langue vivante de la nation, la dhimotikí, dont l’audience ne cessera de s’étendre.

La production littéraire du xviiie s. se limite à de diverses versifications historiques et narratives sans intérêt. C’est seulement vers la fin de ce siècle qu’une poésie préromantique fera son apparition. Son principal représentant, Ghiánnis Vilarás (1771-1823), un fervent partisan de la dhimotikí, réussira à créer une poésie lyrique intéressante. K. Righas Feraíos (1751-1798), artisan et premier martyr de la révolution nationale qui se prépare, enrichira avec ses chansons révolutionnaires cette poésie préromantique.

Dans ces conditions de progrès, de recul et de lutte. Dhionýssios Solomós (1798-1857), né à Zante (l’une des Sept-Îles), réussit, la révolution de 1821 contre les Turcs aidant, à effectuer la synthèse de tous les courants littéraires au milieu desquels il vit, dont il comprend la portée et la signification. En combattant et en rejetant toute la tradition phanariote, en assimilant dans une création nouvelle tous les éléments positifs de la tradition et de la poésie populaire et préromantique ainsi que ceux de toute la littérature crétoise, dont les Sept-Îles, après la chute de la Crète, ont été l’héritier naturel, Solomós devient le fondateur de la littérature nationale grecque. Ses petits poèmes lyriques ainsi que ses plus grandes compositions consacrées à la révolution pour la liberté non seulement dépassent toute réalisation précédente, mais aussi deviennent le point de départ et, à bien des égards (finition de la forme, sobriété de l’expression), celui d’arrivée de toute l’évolution postérieure de la littérature néo-hellénique. Malheureusement, la recherche obstinée de la perfection formelle et la grande distance qui, objectivement, sépare la poésie solomienne du niveau intellectuel réel de la nation entraînèrent l’inachèvement de la plus grande partie de l’œuvre de Solomós. Des compositions grandioses telles que le Crétois, Porfýras, Libres Assiégés sont restées dans un état de chefs-d’œuvre en fragments.

L’œuvre de Solomós a eu un grand écho à long terme, mais, à l’époque de sa création et jusqu’en 1880 environ, son rayonnement a été limité aux seules îles Ioniennes, où l’école dite « des Sept-Îles » continuera le chemin frayé par Solomós. Parmi les représentants de cette école, il faut nommer particulièrement Andhréas Kálvos (André Calvos, 1792-1867) et le romantique Aristotélis Valaorítis (1824-1879).

Partout ailleurs, la tradition solo-mienne est interrompue, et la décadence culturelle et littéraire manifeste. À Athènes, capitale du nouvel État grec, l’école dite « d’Athènes » ne conçoit, pendant toute cette période (1830-18801, qu’une pseudo-poésie en langue et en mètre archaïsants, qui se veut une expression locale du romantisme, mais qui n’en est, en réalité, lorsqu’on voit a posteriori toute sa production, qu’une mauvaise et ridicule imitation.

Parmi les rares œuvres de valeur produites dans cette cinquantaine stérile, il faut retenir les Mémoires du général Makryghiánnis (1797-1864), combattant de la révolution de 1821, qui a su porter la tradition populaire à sa plus haute expression. La critique littéraire d’Emmanouíl Roídhis (Emmanuel Roïdis, 1835-1904) contre le pseudo-romantisme et le culte de l’Antiquité ainsi que les quelques premiers efforts en vue de créer une prose (roman-nouvelle) nationale sont également à ranger parmi les réalisations positives de cette même période.

Vers 1880, le développement de la bourgeoisie grecque fait ressentir la nécessité, sur le plan idéologique et culturel, de la suppression du bilinguisme et du retour aux sources, aux forces et aux besoins réels et actuels de la vie nationale. Sous le nom de démoticisme, ce courant novateur trouve en la personne du linguiste Jean Psichari (Ghiánnis Psykharis, 1854-1929), professeur à l’École des langues orientales à Paris, son fondement scientifique et en la personnalité universelle du poète Kostís Palamás (1859-1943) sa valorisation littéraire.