Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

Grande-Bretagne (suite)

« La règle d’or est qu’il n’y a pas de règle d’or »

On ne peut les citer tous, ceux qui se sont placés dès avant l’heure sous la bannière des Maxims for Revolutionists (1903), tant l’anticonformisme viscéral de B. Shaw* s’affirme comme l’une des tendances les plus tenaces de la littérature anglaise. Blake est ici le grand précurseur. Rebelle par excellence, apôtre de toutes les libertés, il crée un monde, des mythes, une écriture qui n’appartiennent qu’à lui. Au nom de cette même liberté, Wordsworth* (The Lyrical Ballads, 1798) se libère des contraintes formelles poétiques pour mieux atteindre à l’« état des sensations vivaces », et, si Byron* tend au classicisme de la forme, il se place avec ses héros au-dessus des principes d’une commune humanité (The Giaour, 1813 ; Manfred, 1817 ; Cain, 1821). Pour Shelley* le révolté (Queen Mab, 1813 ; The Necessity of Atheism, 1811), c’est derrière « ... le voile peint que l’homme appelle la vie », qu’il faut chercher l’union avec la beauté chantée dans Alastor, Hymn to Intellectual Beauty (1816) ou Epipsychidion (1821), beauté que Keats, épris d’un paganisme tranquille (Odes, 1819), identifie au plaisir des sens dans la communion avec le « Grand Tout » cher à l’Antiquité. Parce qu’il refuse aussi les règles de l’utilitarisme matériel et moral d’un siècle qui avilit l’art, Ruskin* (Modern Painters, 1843-1860), épris de la beauté, où il voit la présence de Dieu, exalte les âges dans lesquels la pureté de la foi animait aussi bien la main de l’artiste que celle de l’humble artisan. Il rejoint ainsi la preraphaelite brotherhood, animée par l’esprit de D. G. Rossetti. Mais déjà Swinburne, dont le sensualisme païen (Erechteus, 1876) rappelle Keats et maint accent de Poems and Ballads (1866) l’empreinte de Baudelaire, marque la lisière insensible où s’effectue le passage à la recherche de l’« art pour l’art ». Quête raffinée des sensations pour le plus grand plaisir intellectuel à laquelle W. Pater attache son nom, l’esthétisme trouve sa plus audacieuse, provocante et brillante illustration dans l’œuvre d’O. Wilde*. La totale liberté dont se réclame l’auteur de The Picture of Dorian Gray (1891), J. Joyce* l’apporte dans ses écrits, où il descend au fond de l’âme humaine (Ulysses, 1922). Comme lui, V. Woolf* (Mrs. Dalloway, 1925 ; To the Lighthouse, 1927), dont se rapproche la nouvelliste K. Mansfield*, brise le moule dans lequel le roman réaliste enfermait la pensée. W. B. Yeats (The Tower, 1928 ; Last Poems, 1929) cherche avec T. S. Eliot un classicisme propre au xxe s. La génération des Sitwell, de W. H. Auden (The Dog Beneath the Skin, 1935 ; For the Time Being, 1944) ou F. R. Leavis (Revue Scrutiny, 1932-1953) poursuit l’effort de rénovation des moyens de l’expression lyrique et dramatique. D. Gascoyne se laisse même séduire un instant par le surréalisme (A Short Survey of Surrealism, 1955), et « l’ambiguïté » défendue par W. Empson (Seven Types of Ambiguity, 1930), qu’illustrent ses Collected Poems (1935), devient à la poésie moderne, avec l’obscurité poétique analysée par J. Press (The Chequer’d Shade, 1958), ce que clarté et sérénité représentaient dans l’œuvre de Tennyson, au siècle passé.


« Les ennemis de la liberté intellectuelle essaient toujours de se présenter comme les défenseurs de la discipline contre l’individualisme... »

Alors que les Kipling, Tennyson, L. Binyon ou R. Brooke exaltent l’Empire, l’héroïsme, le patriotisme, des hommes comme B. Shaw*, alliant l’ironie à la satire corrosive (Arms and the Man, 1894 ; The Man of Destiny, 1897), s’attaquent au nom de la liberté individuelle aux fausses valeurs de la gloire militaire ou s’élèvent contre les conflits armés, et, de la révolte de H. E. Read (Naked Warriors, 1919), de S. Sassoon (Satirical Poems, 1926) à la tristesse d’E. Blunden (Undertones of War, 1928), on arrive au pacifisme militant avec B. Russell*. Le colonialisme est stigmatisé par G. Orwell (Burmese Days, 1934), dont la sympathie va aux humbles (The Road to Wigan Pier, 1937). A. Comfort, bien qu’animé d’un même esprit, tend à placer l’écrivain au-dessus de la mêlée (Art and Social Responsibility, 1946). Mais le movement (Th. Gunn), le group (Th. Hughes) ou les Angry Young Men (Jeunes* Gens en colère) d’Osborne (Look Back in Anger, 1956) à C. Wilson (The Outsider, 1956), avec J. Wain (Hurry on Down, 1953), K. Amis (Lucky Jim, 1954), J. Braine (Room at the Top, 1957) ou A. Sillitoe (Saturday Night and Sunday Morning, 1959), s’en prennent à l’establishment, et H. Pinter* souligne l’« absurdité » de notre monde. B. Shaw avait voulu « contraindre le public à reconsidérer ses valeurs morales » (Plays, Pleasant and Unpleasant, 1898). Les études scientifiques de H. Ellis (1859-1939) aident à la lutte contre les interdits sexuels. E. Carpenter (The Intermediate Sex, 1908), Dylan Thomas (Eighteen Poems, 1934) ou G. Barker (The True Confession..., 1950) osent aborder ouvertement le thème des instincts physiques de l’homme. L’entreprise demeure difficile, et D. H. Lawrence* (The Rainbow, 1915 ; Lady Chatterley’s Lover, 1928) se trouve frappé d’interdit d’obscénité, tant il est vrai qu’on n’en finit pas de desserrer l’emprise du siècle de Victoria ; J. Arden, en dénonçant sa violence (Serjeant Musgrave’s Dance, 1959) ; miss Compton-Burnett*, en plongeant dans les abysses des familles bourgeoises ; et E. Bond (Early Morning, 1968), en le rendant répugnant. Et pourtant, la grande quête des écrivains anglais n’en est pas pour autant terminée.


« Ce manuscrit universel et public... »

Arrière-plan indompté des épopées, de la poésie élégiaque (The Wanderer, The Seafarer), chantée par les bardes, Taliesin (Trois Fontaines) ou Llywarch le Vieux (la Neige, le Vent), « manuscrit » de Th. Browne (Religio Medici, 1635) qui livre déjà quelques-uns de ses secrets aux élisabéthains, la nature demeure pour beaucoup le refuge du bonheur ; celui que goûtent G. White (Natural History and Antiquities of Selborne, 1788) ou W. Hudson (Birds in London, 1898) et, tout près de nous, E. Blunden. Cadre charmant et paisible pour les Our Village (1824-1832) de M. Mitford, source de joie chez R. Jefferies (The Life of Fields, 1884), elle prend une nouvelle dimension dans le roman régionaliste né avec miss M. Edgeworth (Castle Rackrent, 1800) et participe intimement au destin des héros de Th. Hardy (The Return of the Native, 1878). Cette conception réaliste, perpétuée chez G. Eliot, R. D. Blackmore, W. Barnes, A. Bennett ou E. Goudge, eût semblé bien commune quelques siècles plus tôt. Surtout à Ph. Sidney (Arcadia, v. 1580), à Spenser* (Faerie Queen, 1590-1609), dont les romantiques adopteront la strophe sinon l’idéal, ou encore à G. Wither (The Shepheard’s Hunting, 1615), tous convaincus que « le monde de la Nature est d’airain seulement » et que « les poètes produisent un monde en or » (The Defence of Poesy [1595], de Ph. Sidney). Sur les traces de J. Denham (Cooper’s Hill, 1642) ou de E. Waller (Poem on St James’s Park, 1661), toujours aussi artificielle, la nature du xviiie s. donne dans la poésie « topographique », se fait véhicule à compliments officiels (Claremont [1715], de S. Garth), à réflexions morales (Oxford [1707], de Th. Tickell). Elle devient la spécialité de ceux qui se piquent de connaître la tradition « élégante » campagnarde, tel A. Philips, rival malmené de Pope, justement à propos de Pastorals (1709). On trouve parfois pourtant un son authentique (Rural Sports [1713], de J. Gay, ou Grongrar Hill [1726], de J. Dyer), et, moins de dix ans après Windsor Forest, de Pope, J. Thomson, dans « Winter » (Seasons, 1726-1730), malgré un didactisme toujours présent, exprime face à la campagne anglaise des sensations d’ordre émotionnel et sensuel parfaitement nouvelles. Quel chemin parcouru depuis A. Marvell, dont les « comètes » ne brillent « à fin plus sublime que d’augurer la chute de l’herbe » (The Mower to Clow-Worms). Mais, déjà, Young demande à la nuit « l’accès aux provinces de l’esprit encore inexplorées », et le romantisme s’annonce. C’est une mère, une initiatrice, la clef du monde spirituel que Wordsworth (Ode on Intimations of Immortalité, 1807 ; Prélude, 1850) découvre dans cette nature où Shelley tente de se fondre : « O fais de moi ta lyre » (Ode to the West Wind). Reflet des âmes indomptées chez Byron, à travers elle la méditation de Keats atteint à la volupté des sens (Ode to a Nightingale), s’enrichissant dans l’œuvre déchirée de Hopkins de la dimension divine (Poems, 1918). Alliance charnelle de l’homme et de la nature chez J. C. Powys (Wolf Solent, 1929 ; Owen Glendower, 1942), panthéisme latent et évocation somptueuse de la vie secrète de la création (The Lady with the Unicorn, 1948 ; Affinities, 1963) chez V. Watkins, la poésie contemporaine retrouve la conception mystique et cosmique d’une nature dont K. Raine (The Hollow Hill, 1965), mêlant une saveur concrète d’appréhension des objets à la subtilité dans la saisie des rapports entre les êtres, se sent à son tour partie intégrante.