Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Amérique latine (suite)

Caciques et coronels, caudillos

Bolívar, en 1826, au congrès de Panamá, avait voulu fonder l’unité américaine, mais l’heure était à l’éclatement, à l’atomisation, et le processus semblait bien devoir se poursuivre à l’intérieur même des nations pour réduire ce qui fut un seul empire en une poussière de principautés féodales, le Brésil justifiant la règle de par son exception. Morcellement, chaos, anarchie, c’est l’histoire du premier xixe s. ; au bord de l’abîme, les dirigeants réussiront à arrêter une évolution catastrophique. À l’intérieur des empires, l’organisation sociale était faite d’une multitude de petits groupes dont les chefs disposaient d’une autonomie de fait selon le principe fondamental : établir un pouvoir local polyvalent, pouvoir intermédiaire qui n’existe que par la volonté royale. Le roi ayant disparu, ces intermédiaires n’entendent pas le voir remplacé par l’État national, et cela produit la libération des forces centrifuges. Le Brésil a échappé à cette crise, car le monarque, donc l’État, n’a jamais disparu ; c’est le prince héritier du Portugal qui devient l’empereur du Brésil. Ailleurs, les tentatives monarchiques ou impériales ne purent réussir : on le vit bien au Mexique, une première fois avec Iturbide, une seconde fois avec Maximilien de Habsbourg et sa curieuse tentative, mélange de despotisme éclairé et de socialisme utopique. Le caciquisme, qui sévit encore aujourd’hui dans les régions où le latifundio n’a pas été démantelé, est donc la caractéristique de cette époque. On appelle cacique (coronel au Brésil) le chef politique qui a construit son pouvoir sur la fidélité personnelle que lui prêtent de nombreuses et variées clientèles. Le cacique par excellence, c’est le grand propriétaire, qui dispose d’une autonomie de fait et vend son appui au plus offrant. C’est aussi le chef de bande, le chef indien, le général (au xxe s., le chef syndicaliste). La conséquence logique de ce système, c’est que le pouvoir politique est la manière la plus rapide de s’enrichir, et l’on s’en empare pour l’exploiter comme on ferait d’une mine d’or. De l’excès du mal est sorti le remède, sous la forme d’un cacique plus fort que les autres, celui que l’on appelle le caudillo : Porfirio Díaz au Mexique, Cipriano Castro au Venezuela, Rosas en Argentine. Le caudillo a commencé sa carrière comme n’importe quel cacique, puis, par la force, la corruption, la séduction, il s’attache ou élimine les autres. Une fois au pouvoir, pour obtenir la légitimité qu’il désire par-dessus tout, il affiche un souci extraordinaire de légalité et de constitutionnalisme. La violence et l’illégalité sont la règle, mais, en apparence, la démocratie triomphe. Malgré cela, l’étape des caudillos a été un moment décisif et positif dans l’histoire, mettant un terme à la désintégration qui menaçait le monde latino-américain et qui excitait les convoitises (l’Espagne essaie vainement la reconquête, la France échoue dans son ambitieux projet mexicain, mais les États-Unis annexent les deux tiers du Mexique, arrachent la zone du canal de Panamá à la Colombie et proclament que leur « destin manifeste » fera que l’on parlera anglais jusqu’à Panamá avant 1900). Le caudillo n’est pas plus corrompu ni plus violent qu’un autre gouvernement, hélas ! Cette forme de césarisme véhicule plus d’une fois le progrès. Il y a des dictateurs conservateurs et d’autres réformistes. Il en est de cléricaux comme García Moreno en Équateur, clérical et progressiste, il en est d’anticléricaux qui sont réactionnaires socialement et économiquement parlant. Porfirio Díaz et son gouvernement ont posé les fondements du Mexique moderne en faisant son intégration géographique, en construisant l’État et en amorçant le développement économique par une politique qui n’hésitait pas à heurter de front le capital étranger, quand il devenait menaçant. Le peuple, de fait, a souvent préféré le gouvernement du caudillo à celui des notables (ceux qui ont crié le plus fort contre le tyran), même s’il était légal.


L’empire invisible

L’Amérique latine échappe à la domination ibérique pour tomber sous celle du monde anglo-saxon : l’Angleterre (un des principaux soutiens de l’indépendance), qui contrôle économiquement le Brésil, l’Argentine, le Pérou et le Chili, constituant ainsi un « empire invisible » beaucoup plus fructueux que l’empire colonial ; les États-Unis, qui dépouillent le Mexique après la guerre éclair de 1848, arrachent Cuba et Porto Rico à l’Espagne, s’infiltrent sur le mode britannique ailleurs. L’afflux des colons européens au Chili, en Argentine, en Uruguay et dans le sud du Brésil contribue pour beaucoup à cette nouvelle forme de domination. Quand l’Europe se détruira dans la Première Guerre mondiale, les États-Unis occuperont le vide qu’elle laissera en Amérique latine. Quant à l’Amérique latine, peu importe que les capitaux qui la travaillent soient nord-américains ou européens, son sort reste le même : elle exporte des matières premières tirées du sol et du sous-sol, elle importe des produits manufacturés.


D’une domination à l’autre : le xxe siècle

Tous les travaux récents des sociologues, politicologues, historiens et autres spécialistes tombent d’accord sur ce fait : l’Amérique latine est en pleine transformation. Ces changements bouleversent-ils la structure traditionnelle, préparant un monde totalement neuf ? On peut en douter lorsque l’on voit cette structure traditionnelle défier les siècles et assimiler tous les changements en s’y adaptant. C’est ainsi que l’incontestable croissance économique se fait à l’intérieur même des structures de dépendance. L’Amérique latine produisait en 1960 moins de 4 millions de tonnes d’acier, soit 1 p. 100 de la production mondiale, la production des États-Unis en 1877 pour une population cinq fois moins nombreuse. Ce retard se retrouve dans tous les domaines, tandis que la population augmente à un rythme extraordinaire, passant de 60 millions en 1900 à près de 250 en 1971, soit une natalité de 40 p. 1 000.