Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

gothique (art) (suite)

Les parents de Charles V, Jean le Bon et Bonne de Luxembourg, donnent l’exemple du mécénat princier. Le portrait de Jean le Bon (Louvre), peint peut-être par Girard d’Orléans, est le premier tableau de chevalet et le plus ancien portrait dans la peinture française. C’est aussi Jean le Bon qui commande la Bible de Jean de Sy (Bibliothèque nationale). C’est dans ce milieu royal que se forme le goût de Charles V pour le mécénat, de même que celui de son oncle, l’empereur Charles IV de Bohême, et celui de ses frères, les ducs d’Anjou, de Berry et de Bourgogne.

S’il ne reste rien du Louvre de Charles V, construit par Raymond du Temple, on connaît au moins un grand sculpteur de son temps, André Beauneveu*, chargé de sculpter les tombeaux des premiers Valois, Philippe VI, Jean le Bon et Charles V, pour la nécropole royale de Saint-Denis. Son art réagit contre la sophistication des statues du début du siècle par un retour à la monumentalité et à la sobriété. Charles V s’adressa à un autre sculpteur, anonyme, pour dresser deux statues de Saint Louis et de Marguerite de Provence à la porte d’une église de Paris. L’artiste les figura sous les traits de Charles V et de son épouse dans un style aussi dépouillé que celui de Beauneveu, avec encore plus de sensibilité dans l’expression de vive intelligence du roi. Ces deux statues, aujourd’hui au Louvre, ont été rapprochées des belles effigies de Jean de Berry, de sa femme, de Charles VI et d’Isabeau de Bavière qui décorent la cheminée de la Grande Salle du palais de Poitiers.

Charles V collectionnait les livres dans sa « librairie » du Louvre et fit travailler de nombreux peintres. Les Grandes Chroniques de France (Bibliothèque nationale) en gardent le souvenir, mais plus encore le Parement de Narbonne (Louvre), toile dessinée à l’encre, sur laquelle figurent Charles V et la reine en donateurs. C’est aussi à la fin du règne de Charles V qu’appartiennent les tapisseries* de l’Apocalypse d’Angers*, commandées par Louis Ier d’Anjou au lissier parisien Nicolas Bataille et au peintre Hennequin de Bruges. Il ne faudrait pas oublier que Charles V fut aussi amateur d’objets précieux. Son sceptre, au Louvre, très restauré, et la coupe du British Museum, décorée d’émaux, en restent des vestiges.

Un autre foyer se développe à Prague* dans l’entourage de la cour de Bohême. Charles IV fait construire la cathédrale par Mathieu d’Arras, puis par Peter Parler. Toute une école d’enlumineurs illustre de remarquables manuscrits, comme le Passionnaire de l’abbesse Cunégonde, vers 1320, ou le Missel de Jean de Středa (Johann von Neumarkt), après 1350. Le Maître de Vyšší Brod peint tout un cycle sur panneaux, et, un peu plus tard, Maître Théodoric décore la chapelle du château royal de Karlštejn de cent vingt-neuf peintures de saints et de prophètes. Ses figures sont massives et en même temps d’un dessin mou, qui, contrairement aux tendances générales de l’art du xive s., cède la prééminence à la couleur.


La fin du Moyen Âge

La seconde moitié du xive s. voit l’avènement de nouveaux styles dans l’architecture. C’est en Angleterre la naissance du style perpendiculaire, qui s’éloigne de l’art gothique. Ce style apparaît dès le milieu du xive s., au chœur de la cathédrale romane de Gloucester, dont les parois latérales disparaissent derrière un réseau de panneaux de pierre découpés en rectangles. Le fond du chœur est remplacé par une immense verrière à fenestrage perpendiculaire. Les voûtes en éventail du cloître adjacent, élevées un peu plus tard, ont des supports dissimulés dans des niches qui tapissent les murs. Des triangles convexes partent de ces murs, s’arrondissent et se rejoignent sous un plafond plat, qui ne rappelle plus rien de la croisée d’ogives. Une broderie de motifs en léger relief couvre toute la voûte. Ce style, né dans l’ouest de l’Angleterre avant 1400, s’étend avec une vigueur nouvelle après la guerre des Deux-Roses. Il se manifeste dans l’architecture civile, à Oxford, à Cambridge, au palais d’Eltham. Il reparaît dans l’architecture religieuse, à Peterborough, et dans les grandes entreprises royales du début du xvie s., à la chapelle d’Henri VII à Westminster, où les voûtes en éventail se combinent avec des clefs pendantes, au cloître Saint Stephen de Westminster, œuvre de William Vertue et de Henry Redman, à Saint George’s Chapel de Windsor, à la chapelle de King’s College à Cambridge, par John Wastell.

L’exubérance du décor se retrouve ailleurs, sous d’autres formes. Elle prend un aspect particulier dans la péninsule Ibérique, car les éléments gothiques s’y allient aux motifs de l’islām. Les « chapelles imparfaites » de Batalha, au Portugal, dès le milieu du xive s., déploient une végétation de pierre foisonnante qui semble croître dans une atmosphère de luxuriance tropicale. Cette richesse se retrouve à Belém, à la tour-lanterne de la cathédrale de Burgos, à l’Alhambra de Grenade et au palais de l’Infant à Guadalajara.

L’art flamboyant, en France et dans les pays du Nord et de l’Europe centrale, aime aussi la richesse décorative. Ainsi nommé à cause de l’usage qu’il fait des courbes et des contre-courbes, articulées en « soufflets » et « mouchettes », il apparaît à la fin du xive s. Gui de Dammartin, architecte de la Sainte-Chapelle de Riom, paraît en avoir été l’un des initiateurs. La structure des voûtes sur croisée d’ogives ne disparaît pas comme en Angleterre, mais les nervures se multiplient, s’entrecroisent, se recoupent avec une grande fantaisie et s’enrichissent de clefs pendantes. Le même esprit inventif préside aux plans et aux élévations des églises, tantôt à nef unique, tantôt à trois vaisseaux d’inégale hauteur, tantôt églises-halles. Les murs reprennent de l’importance entre les ouvertures. Les piles se creusent, ondulent, se modèlent d’arêtes à angles vifs et montent d’un seul jet jusqu’aux voûtes, dans lesquelles elles se fondent. Les fenêtres s’ornent de réseaux flamboyants. La brisure des arcs s’assouplit, s’abaisse en anse de panier, se redresse en accolade. Aux portails, la statuaire disparaît presque, étouffée par les socles, les dais, les gables et les pinacles ajourés et fouillés. Les motifs végétaux, feuilles piquantes, choux frisés, se découpent en un relief aigu et tourmenté. Les balustrades, les arcs-boutants perforés et contournés accroissent encore cette luxuriance décorative, qui alterne avec des pans de mur nu. Cet art connaît une faveur particulière en Normandie et dans le nord-ouest de la France : à Gisors, à Louviers, à Lisieux, à Saint-Maclou de Rouen, à Saint-Pierre de Caen, au chœur du Mont-Saint-Michel, à Saint-Vulfran d’Abbeville, à Rue, à Saint-Riquier ; mais il se répand partout : à Chartres, à la flèche de Jean de Beauce ; à Paris, à Saint-Séverin et à Saint-Gervais ; dans l’Est, à Notre-Dame-de-l’Epine, près de Châlons-sur-Marne, à Saint-Nicolas-de-Port ; sur la Loire, à Vendôme et à Cléry ; en Bresse, à la somptueuse église de Brou ; dans le Sud, au porche de la cathédrale d’Albi.