Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

gothique (art) (suite)

C’est à Saint-Denis que se manifeste avec évidence cet esprit nouveau. Pourtant, la voûte sur croisée d’ogives était employée depuis la fin du xie s. en Angleterre et en Normandie, et l’arc brisé était d’un usage courant dans la Bourgogne romane. La création de l’art gothique tient à ce que, par le moyen de techniques éprouvées et associées, Saint-Denis exprime un style nouveau de légèreté, de lumière et de clarté logique, qui rompt avec la robustesse, le schématisme et parfois la confusion de l’art roman*.

Contemporain de Saint-Denis, le portail royal de Chartres*, mieux conservé que la façade de l’abbatiale de Suger, montre dans une majesté grandiose et dans une composition rigoureuse la plénitude de la vision gothique dans la sculpture. C’est une vaste synthèse iconographique, le « miroir du monde », selon l’expression d’Émile Mâle, reprise des auteurs du xiiie s., où toutes les images de l’univers céleste et terrestre s’ordonnent hiérarchiquement autour du Christ triomphant, dans un accord parfait avec la structure architecturale des portes.

La sculpture de Chartres fut rapidement imitée en Île-de-France et sur la Loire. Le chevet de Suger, à doubles bas-côtés et chapelles rayonnantes juxtaposées, eut une longue descendance à travers la cathédrale de Noyon et l’abbatiale de Saint-Germain-des-Prés.

La cathédrale de Sens* fut le premier grand édifice entièrement gothique construit dans le milieu du siècle. Elle utilisa les voûtes d’ogives sexpartites, mises au point en Normandie dès les années 1120, et employa l’alternance des supports, colonnes jumelles et piles composées. Son élévation était à trois étages, comme le furent plus tard les cathédrales du xiiie s. Elle n’avait pas de transept à l’origine, et sa relative simplicité contrastait avec la complexité des édifices de la seconde moitié du siècle. En effet, des cathédrales comme celles de Noyon et de Laon* multipliaient les étages d’ouvertures, arcades, tribunes, triforium, fenêtres hautes, et adoptaient des transepts étendus. Dans cette région du nord-est de la France se développa un grand foyer d’architecture dans la seconde moitié du xiie s. À Laon fut utilisé pour la première fois de façon systématique le triforium-galerie de passage, qui allait être un des traits distinctifs des grandes cathédrales. Saint-Remi de Reims* illustra particulièrement la recherche de lumière, multipliant les fenêtres à la façade et au chevet, creusant les murs de passages et faisant jouer les colonnes pour accentuer la plasticité des formes. Le mur, qui fait alterner pénombre et luminosité, devient diaphane, selon l’expression de Hans Jantzen. Ce mur « modelé » reparaît aux transepts de Noyon et de Soissons*, et essaime vers l’Angleterre et vers la Bourgogne jusqu’à Lausanne.

Notre-Dame de Paris* appartient aussi dans son ensemble à cette époque. Elle avait primitivement quatre étages et elle est couverte de voûtes sexpartites. Mais elle a abandonné l’alternance au profit d’une continuité plus sobre des travées. Dans cette église, on projeta de construire la nef en l’étayant d’arcs-boutants. Ce système de contre-butement, typiquement gothique, avait été expérimenté à Mantes, à Saint-Remi de Reims, peut-être à Saint-Germain-des-Prés, mais c’est à partir des années 1180 qu’on comprit tout le parti qu’on pouvait en tirer pour supprimer les tribunes et accroître encore la lumière intérieure par l’agrandissement des fenêtres hautes.

L’art gothique fut aussi précoce à Angers*, où, dès le milieu du xiie s., la cathédrale adopta la croisée d’ogives sur plan carré, sous des voûtes bombées comme des coupoles. À Poitiers*, on entreprit une cathédrale à trois vaisseaux à peu près de même hauteur, avec un chevet plat, des supports légers, sans étages ni arcs-boutants, et avec des voûtes bombées recoupées de nervures perpendiculaires, ou liernes. Les Cisterciens, en Bourgogne et en Champagne, utilisèrent de bonne heure l’arc brisé et la voûte sur croisée d’ogives. L’abbatiale de Pontigny, dans l’Yonne, en demeure un des meilleurs exemples.

Le style 1200

Autour de 1200 apparaît dans les arts figurés un style souple et fluide, éloigné de la rigueur gothique, qui plonge ses racines dans un lointain passé teinté de nostalgie pour l’art antique et paléochrétien. Son grand maître est un orfèvre lié au milieu mosan*, Nicolas de Verdun, qui tire du métal des figures puissamment modelées sous leur drapé « mouillé », à la châsse de Notre-Dame de Tournai comme à l’ambon de Klosterneuburg (près de Vienne). La seconde Bible de Winchester annonce ce courant particulier dans la peinture, qui se manifeste dans le psautier d’Ingeburge (Chantilly) et dans les vitraux de Laon. La sculpture sur pierre du nord-est de la France en porte la marque à Saint-Remi de Reims, à la cathédrale de Laon, et les statues de la Visitation de la cathédrale de Reims en constituent une image tardive et sans suite, en raison du triomphe de l’art proprement gothique.


L’âge des grandes cathédrales*

Toutes ces expériences architecturales du xiie s. devaient aboutir à l’éclosion d’un chef-d’œuvre, la cathédrale de Chartres, qui fut reconstruite, à l’exception de la façade, après l’incendie de 1194. Elle confirme les recherches antérieures : les murs sont articulés très lisiblement, sans alternance. Les voûtes sont quadripartites. Les piles, composées, se plantent de biais pour répondre aux diagonales des ogives et engendrent ainsi un dynamisme ignoré des premières œuvres gothiques. Le triforium-passage, dernière zone d’ombre, se situe entre des arcades et des fenêtres composées d’importance égale, dans un équilibre parfait. Chartres abandonne la tribune, la voûte sexpartite, les effets de passage dans les murs pour la sobriété des travées simples à trois étages. C’est une œuvre classique dans la mesure où classicisme signifie équilibre, mesure et simplicité. Les arcs-boutants règnent en maîtres à l’extérieur, hérissé de tours, décoré de porches, dont la richesse un peu lourde s’oppose à l’harmonie paisible de l’ordonnance interne. Contemporaine de Chartres, au moins pour le chevet, la cathédrale de Soissons révèle les mêmes qualités. Un peu plus jeune, la cathédrale de Reims est l’héritière directe de Chartres, avec plus de raffinement et d’élancement, et une façade sculptée incomparable.