Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

gnostiques (suite)

En Galilée, la subversion politique des zélotes entretenait un climat insurrectionnel bien avant la manifestation publique de Jésus de Nazareth. Ces « desperados » de la secte pharisienne ne croyaient plus aux vertus de la simple résistance passive contre l’occupant romain, ni aux seules armes de l’esprit. On retrouve la marque de leur messianisme matérialiste et de leur sens rigide de certaines observances religieuses dans la lignée asiate des systèmes gnostiques.

Ils y seront supplantés par l’influence du baptisme jordanien, dernier aspect du judaïsme hétérodoxe où s’enracine le gnosticisme. Avec les sadocites, les esséniens, les ébionites, les nicolaïtes, les elkasaïtes et d’autres encore, ce courant baptiste, venu de Syrie et des régions à l’est du Jourdain, a joué un rôle dans les milieux judéo-chrétiens de Damas avant de se fixer, à son tour, dans les systèmes gnostiques proprement dits de la lignée asiate.

Cérinthe, judéo-chrétien hétérodoxe et premier représentant de cette lignée, enseigna d’abord à Éphèse, puis à Alexandrie, de 98 à 117. Son principal successeur, Carpocrate, est déjà un gnostique à l’état pur. Sa prédication alexandrine, vers 120, comportait un rejet passionné du dogme de la création du monde par le Dieu biblique, un mépris affiché des chefs des anges, ou « archontes », censés présider aux destinées terrestres de l’humanité. Il prônait aussi un amoralisme de la même veine. Puisque les archontes permettent ou imposent des vices aux hommes, autant pratiquer sans attendre tous les vices possibles pour éviter d’être réincarné par les soins de ces anges mauvais dans des vies successives où l’on aurait à subir des vices non encore pratiqués durant l’existence présente. Fidèle à l’ébionisme primitif, il considérait Jésus comme un homme ordinaire.

Après Carpocrate, le dernier et plus célèbre témoin de ce développement asiate des doctrines gnostiques sera Marcion (v. 85 - v. 160). Né à Sinope, sur la côte méridionale de la mer Noire, fils d’un évêque chrétien du lieu, doté d’une bonne formation intellectuelle, Marcion, jeune encore, fut exclu de la communauté chrétienne par son propre père. Il voyagea sur le littoral de l’Asie Mineure, devint un riche armateur, mais ne trouva guère d’audience auprès des chrétiens qu’il essayait de gagner à sa conception de l’Évangile. Pour lui, le Dieu de l’Ancien Testament est foncièrement mauvais, puisqu’il a créé l’homme faible et mortel, et a permis sa chute dans le péché. Ce Dieu a toujours ignoré le Dieu inconnu dont la bonté nous fut révélée par Jésus crucifié et ressuscité. Jésus est l’unique source de salut pour les hommes. Mais son Évangile a été falsifié très vite par les judaïsants, soumis au Dieu de l’Ancien Testament bien que disciples de Jésus. Seul l’apôtre Paul, dont les Lettres mêmes doivent être purifiées des interpolations commises par ces judaïsants, nous restitue le pur Évangile. Parmi les évangiles synoptiques, celui de Luc, disciple de Paul, mérite un certain crédit, à condition d’en éliminer toute la part judaïque, comme les fables sur la naissance et l’enfance du Christ. Sur cette base exégétique, Marcion construit une doctrine de salut universel qui préconise une vie frugale, le renoncement au mariage et une discipline communautaire assez remarquable, bien adaptée aux besoins spirituels de ses disciples. Après une tentative manquée de se faire accepter par l’Église de Rome, en 144, Marcion organise ses propres Églises, ayant leur canon scripturaire, une liturgie vivante et un réel dynamisme. Jusque vers la fin du iiie s. en Occident et jusqu’au ve s. en Orient, même par-delà les frontières de l’Empire romain, en Arménie et en Perse, les Églises marcionites seront un des principaux sujets de préoccupation des évêques chrétiens. Tous les grands apologistes et théologiens catholiques de cette époque publieront des traités antimarcionistes. La fixation du canon catholique des Écritures, à partir du milieu du iie s., sera un des effets importants de cette contestation du christianisme érigée en une véritable contre-Église universelle.

Sur l’axe d’évolution de la lignée syrienne, les gnostiques aboutissent à des résultats non moins spectaculaires, encore qu’ils se situent davantage sur le plan d’une spéculation ésotérique et métaphysique. À Antioche, le plus grand disciple de Ménandre est Saturnin, ou Satornil (100-130). Celui-ci est cependant éclipsé par le prestige de Basilide, qui s’installe à Alexandrie, où il enseigne entre 120 et 145. Imprégné du platonisme populaire de l’époque, en contact avec le gnosticisme pullulant et syncrétiste d’origine alexandrine que l’on connaît surtout par les écrits « hermétistes », voués aux enseignements secrets d’Hermès Trismégiste, Basilide élabore une théorie fort originale du salut de l’homme. Dieu descend vers l’homme à travers trois fois trois sphères cosmiques, dont l’astronome alexandrin Ptolémée enseignait alors qu’elles représentaient le système géocentrique de l’Univers. Dans les trois ordres de sphères, Dieu suscite une « filialité » consubstantielle à son être, mais adaptée à chacun de ces ordres. Ainsi, l’« Esprit absolu » réalise le don que Dieu fait de soi dans son monde divin et supracosmique ; l’« Esprit du monde », c’est Dieu contenant en soi le cosmos ; l’« Esprit de l’homme », c’est l’être spirituel qui se souvient en l’humanité de son origine divine. Abandonnée comme un avorton dans l’informité du monde sublunaire, la troisième filialité tend selon le mouvement de l’histoire à manifester progressivement l’homme et à le restituer dans sa patrie spirituelle. Cette restitution devient possible grâce à l’illumination de l’Évangile de Jésus, l’homme spirituel par excellence sur qui est descendu le Christ divin. Le principe de la genèse cachée et de la lente maturation de l’homme individuel joue à l’échelle de toute l’humanité. On doit envisager le salut de chacun et de tous selon ce dynamisme d’allure teilhardienne.