Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
G

Giorgione (Giorgio da Castelfranco, dit)

Peintre italien (Castelfranco Veneto 1477 ou 1478 - Venise 1510).


Figure illustre de la Renaissance vénitienne, Giorgione en est aussi la plus mystérieuse. Sa vie, que la peste écourta, nous est mal connue. On suppose qu’il fut élève de Giovanni Bellini* et qu’il fréquentait des cercles d’amateurs épris de poésie et de musique. Sa brève carrière n’est pas moins difficile à retracer ; il faut se contenter d’un très petit nombre d’œuvres, aux dates rarement certaines. Parmi celles qui nous sont parvenues, quatre seulement ont une authenticité garantie par les sources. La Pala de Castelfranco, tableau d’autel peint vers 1505 et appartenant à la cathédrale de cette ville, est l’unique spécimen du genre dans l’œuvre de l’artiste. Selon le type bellinien de la « conversation sacrée », deux figures de saints debout à gauche et à droite, respectivement saint Libéral et saint François, accompagnent la Vierge à l’Enfant, assise au centre sur un trône élevé. La composition reste timide, mais le thème est rajeuni par les vibrations subtiles de la touche, les modulations de la couleur, l’étude des reflets sur l’armure de saint Libéral et surtout la beauté captivante du paysage. Le tableau connu sous le nom des Trois Philosophes, peint vers 1506 et aujourd’hui au Kunsthistorisches Museum de Vienne, offre un sujet mystérieux qui, sans doute, intéresse les sciences occultes. Les figures sont maintenant plus étroitement liées au paysage ; touché par l’hiver et empreint de mélancolie, celui-ci rend un son déjà romantique. Non moins obscur est le sujet de La Tempesta, tableau de dimensions modestes, peint peut-être en 1507 et aujourd’hui à la Galleria dell’Accademia de Venise. Les deux figures à petite échelle — un soldat et une bohémienne allaitant — comptent beaucoup moins que le paysage qui les environne, doux et frais sous un ciel que déchire un éclair. Cependant, la Vénus dormant de la pinacothèque de Dresde, tableau commencé par Giorgione, mais dont une large part semble revenir à Titien*, attribue le rôle essentiel à la figure, dans un esprit délicatement païen. À ce groupe, on aimerait ajouter les fresques peintes par Giorgione en 1508 au Fondaco dei Tedeschi (maison de commerce des Allemands à Venise) ; le temps a fait disparaître ces figures de divinités, sauf celle de Vénus, elle-même très dégradée (Accademia).

Il faut citer en second lieu les œuvres qui, sans tirer des documents la preuve absolue de cette paternité, sont du moins données à Giorgione par l’unanimité (ou la quasi-unanimité) des historiens d’art. On peut ranger dans cette catégorie deux panneaux datant sans doute de sa jeunesse, Moïse subit l’épreuve du feu et le Jugement de Salomon (galerie des Offices à Florence), ainsi qu’un groupe de tableaux religieux d’assez petites dimensions, à la manière plus moderne, au climat intime et même idyllique : une Adoration des Mages (National Gallery de Londres) ; une Vierge à l’Enfant, avec une vue de Venise au fond (Ashmolean Museum d’Oxford), une Sainte Famille (National Gallery de Washington) ; et surtout l’Adoration des Bergers de l’ancienne collection Allendale (ibid.), merveilleuse par les couleurs, le moelleux de la touche, la poésie du paysage. La Judith (Ermitage de Leningrad) montre en revanche un personnage isolé, de stature plus imposante. Au portrait de Laura (Vienne), à celui d’une Vieille Femme (Accademia de Venise), de poignant réalisme, on peut ajouter des portraits de jeunes inconnus, très expressifs (musées de Berlin et de San Diego en Californie). Viennent enfin les œuvres dont la paternité est plus controversée, certains portraits ou le célèbre Concert champêtre du Louvre, parfois donné à Titien, qui a pu, en tout cas, l’achever (et qui doit être le seul auteur du non moins fameux Concert du palais Pitti de Florence).

L’importance de l’œuvre est bien plus profonde que ne le laisserait supposer son mince catalogue. Certes, les expériences de Giorgione étaient en germe dans la révolution tranquille de Giovanni Bellini. Mais Giorgione est allé plus loin dans l’exploration des ressources de la peinture. Son modernisme apparaît déjà dans le fait que ses ouvrages, à l’exception du retable de Castelfranco et des fresques du Fondaco, ne répondaient pas à des commandes officielles ayant pour objet la décoration des grands édifices ; ils s’adressaient à une clientèle d’amateurs au goût raffiné ; aussi sont-ils de format généralement modeste et conçus pour être contemplés de près dans les cabinets. La nouveauté du langage n’est pas moins frappante. Jusqu’alors, les peintres de la Renaissance s’étaient tous plus ou moins inspirés de la sculpture pour exprimer les formes ; Giorgione a préféré des moyens propres à la peinture. S’il a eu recours au sfumato de Léonard* de Vinci, c’est toujours en accord avec la palette. Giorgio Vasari rapporte qu’il peignait directement avec la couleur, sans dessin préalable ; c’est la couleur elle-même qui, par les rapports de tons, crée l’illusion du relief, de la profondeur et de la lumière. Elle y est aidée par la touche : les contours ne sont plus vraiment arrêtés, et un certain flou suggère l’enveloppe aérienne des choses.

Ce langage est au service de l’esprit. Les sujets de Giorgione sont volontiers rares, parfois difficiles à interpréter, toujours chargés de rêve. Il s’en dégage une poésie profonde, mais discrète, d’un lyrisme intime et sans éclats. On a déjà noté que les figures sont intégrées au paysage et même souvent absorbées par lui. Ce paysage ne se contente plus du rôle traditionnel de toile de fond ; il est devenu la nature, confidente de l’âme, miroir des sentiments.

En dotant la peinture de nouveaux moyens d’expression, en la chargeant d’un contenu affectif, Giorgione en a modifié le cours. On nomme giorgionisme l’influence diffuse exercée par son art sur la majorité des peintres vénitiens dans les premières années du xvie s. : Giovanni Bellini âgé et surtout les représentants de la jeune génération, tels Titien, Palma le Vieux (1480-1528), Sebastiano del Piombo (1485-1547), le Cariani (1485 - v. 1550), Lotto*, etc. Au-delà de leurs expériences, l’esprit de Giorgione a longtemps vivifié la peinture européenne.

B. de M.

 A. Morossi, Giorgione (Milan, 1942). / G. Fiocco, Giorgione (Bergame, 1945). / L. Venturi, Giorgione (Rome, 1954). / G. L. Coletti, Tutta la pittura di Giorgione (Milan, 1955). / Tout l’œuvre peint de Giorgione (Flammarion, 1972).