Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
F

futurisme (suite)

Le cinéma futuriste, plus tardif, donnera lieu à un Manifeste technique de la cinématographie futuriste (11 sept. 1916) et à un long métrage, Perfido Incanto (Enchantement perfide), l’un et l’autre signés par Anton Giulio Bragaglia (1890-1960). Enfin, le théâtre préoccupera beaucoup les futuristes, qu’il s’agisse des poètes ou des peintres. Au nombre des « synthèses théâtrales futuristes », on peut citer Clair de Lune (Marinetti), le Surhomme (Emilio Settimelli), le Masque et Nocturne (Pratella). Mais ce sont les manifestes le Music-Hall et le Théâtre futuriste synthétique (Marinetti, Settimelli, Bruno Corra [né en 1892], 11 janv. 1915) qui permettent de prendre une juste mesure de l’impétueuse intervention du futurisme sur la scène, de même que les travaux de scénographie de Balla, de Depero et de Prampolini.


Les mots en liberté

Les premiers poètes futuristes, c’est-à-dire non seulement Marinetti lui-même, mais aussi Libero Altomare, Paolo Buzzi (1874-1956), Enrico Cavacchioli (1884-1954), Luciano Folgore (1888-1966), Corrado Govoni (1884-1965), Armando Mazza, n’avaient eu à leur disposition que le vers libre, dont Marinetti s’était fait dans sa revue Poesia l’ardent propagandiste en Italie. La nécessité de couper les ponts avec l’héritage symboliste allait entraîner Marinetti à préconiser en 1910 les « mots en liberté » (parole in libertà), qui se caractérisent en premier lieu par la suppression de la ponctuation, de l’adverbe et de l’adjectif, l’emploi du verbe à l’infinitif et la substitution de signes mathématiques (+ – = × < >) aux mots de liaison. Un champ de bataille sera évoqué ainsi par Marinetti : « horizon = vrille aiguiiiiiisée du soleil + 5 ombres triangulaires chaque côté 1 km + 3 losanges de lumière rose + 5 fragments de collines + 30 colonnes de fumée + 23 flammes ». La dette de cette formule à l’égard de la peinture futuriste est flagrante. Elle s’accusera encore lorsque les « mots en liberté » s’installeront dans la page de manière idéogrammatique et que les caractères typographiques prendront les dimensions les plus variées pour des raisons expressives. De cet instant seulement, on pourra dater la révolution typographique et poétique futuriste, qui marquera les Calligrammes d’Apollinaire, les poèmes et les revues dada* et dont les prolongements sont à chercher aujourd’hui dans le « spatialisme » et la poésie concrète. Or, c’est la Première Guerre mondiale qui va encourager les « motslibristes » à s’arracher à l’orthodoxie typographique pour traduire la dynamique des combats. À côté de Buzzi, de Francesco Cangiullo (né en 1888), de Govoni et de Marinetti, les peintres Boccioni, Carrà et Soffici apporteront ici une précieuse contribution.


L’épreuve de la guerre et le second futurisme

Appelée par leurs vœux, la guerre aura sur les futuristes un effet de boomerang : plusieurs d’entre eux tués (les plus géniaux, Marinetti excepté : Boccioni et Sant’Elia) ou grièvement blessés (Russolo), dispersion et évolution de nombre d’autres vers l’académisme du « Novecento » (Carrà, Funi, Sironi, Soffici). Severini perdu lui aussi, seul demeure des cinq peintres initiaux Balla, qui ne se laissera dévorer que vers 1930 par le monstre académique. Parmi les plus jeunes, Prampolini et Depero vont permettre la liaison avec une nouvelle génération où se distingue un animateur plein de fougue, Fillia, qui rassemble autour de lui à Turin Enrico Alimandi, Franco Costa (né en 1903), Nicolay Diulgheroff (né en 1901), Pippo Oriani (né en 1909) et le sculpteur Mino Rosso. En 1929 sera publié le manifeste de l’Aéropeinture, tentative pour renouveler l’inspiration picturale par la célébration de l’aviation. On peut juger de l’affaiblissement de l’inventivité futuriste par cette pauvre initiative, d’ailleurs en partie liée à la propagande en faveur de l’aviation militaire fasciste, principalement du fait de Guglielmo Sansoni, dit Tato (né en 1896). Un artiste original, mais de second plan, Vittorio Tommasini, dit Farfa (né en 1881), poursuivra cependant en solitaire une œuvre indéniablement futuriste d’esprit. Mais, plus généralement, l’influence exercée sur le second futurisme par le purisme, l’abstraction et même le surréalisme explique que le mouvement n’ait pu franchir le cap de la Seconde Guerre mondiale. Les derniers feux jetés par Marinetti remontent au manifeste du tactilisme (11 janv. 1921) : il n’est pas exclu d’ailleurs que l’arte povera et l’art conceptuel* soient aujourd’hui les lointains échos des « tables tactiles » préconisées alors par le poète afin de « transformer la poignée de main, le baiser et l’accouplement en des transmissions continues de la pensée ».

J. P.


Les futuristes

Le fondateur du futurisme


Filippo Tommaso Marinetti

(Alexandrie, Égypte, 1876 - Bellagio 1944). Il se vantera plus tard d’avoir eu une nourrice soudanaise. Une fois faites ses humanités chez les jésuites d’Alexandrie, il s’embarque pour Paris en 1893, flanqué d’une valise bourrée d’odes et de poèmes épiques rédigés en français. Le temps d’achever une licence en lettres à la Sorbonne (1896), il est déjà étroitement mêlé aux milieux symbolistes parisiens, sans négliger pour autant parnassiens ou décadents. Catulle Mendès et Gustave Kahn le protègent ; il rencontre Alfred Jarry et Saint-Pol Roux (qui semblent avoir exercé sur lui une profonde influence) et publie en français, entre 1902 et 1908, ses premiers recueils poétiques : la Conquête des étoiles, Destruction, la Momie sanglante, la Ville charnelle, dans lesquels se décèlent l’influence de Walt Whitman aussi bien que celles de Verhaeren et de Kahn. Une tournée de conférences avec déclamation de poèmes modernes, de Hugo à Verlaine, menée dans diverses villes françaises, lui a auparavant procuré ce contact avec les foules, qu’il recherchera désormais, serait-ce au prix du scandale. En 1905, il fonde à Milan la revue Poesia, qui militera en faveur du vers libre avec le concours actif des poètes symbolistes, contribuant activement à la pénétration des idées nouvelles en Italie. Le 20 février 1909, le Figaro publie son Manifeste du futurisme : pour Marinetti, les jeux sont faits, et le voici engagé dans une aventure qui se confond désormais avec sa vie. Peintres et poètes se groupent autour de lui, portant le futurisme au premier plan de la vie intellectuelle italienne et l’entraînant à prendre position non seulement en littérature et dans les arts plastiques, mais en architecture, au théâtre, au music-hall, au cinéma, dans la danse, la vie quotidienne et la politique. Le goût de Marinetti pour l’agitation et le scandale s’ajoute à un sens polémique hors pair et à des intuitions parfois confuses, mais souvent géniales, pour assurer au futurisme, dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, un retentissement international, dont le voyage triomphal accompli à Moscou au début de 1914 marque sans doute l’apogée.