Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
F

futurisme

Mouvement poétique et artistique moderne.


Surgi en Italie en 1909, sur l’initiative du poète Filippo Tommaso Marinetti, le futurisme devait exercer une profonde et durable influence dans son pays d’origine et, au-delà de ses frontières, apporter une contribution décisive, sensible aujourd’hui encore, à l’esprit du xxe s. En Russie*, il fut un événement particulièrement important grâce à Maïakovski*.


Le manifeste du futurisme

Publié en première page du Figaro le 20 février 1909, le Manifeste du futurisme fait l’effet d’une bombe. D’abord par le ton, qui tranche délibérément sur la distinction des manifestes littéraires précédents, puisque la première partie du texte est la description lyrique d’une randonnée automobile qui s’achève dans un fossé boueux. Ensuite par les propositions en onze points que René Jullian résume ainsi : « La poésie doit chanter l’amour du danger ; elle doit magnifier l’audace et la révolte ; elle doit exalter le mouvement, le mouvement agressif ; elle doit chanter la beauté de la vitesse, et sur ce point Marinetti précisait sa pensée en disant qu’une auto de course était plus belle que la Victoire de Samothrace ; la poésie doit lancer des hymnes à l’homme qui tient un volant ; elle doit « augmenter la ferveur des éléments primordiaux » ; elle doit être elle-même agressive ; elle doit défoncer les portes de l’impossible ; elle doit glorifier la guerre, qui est l’hygiène du monde ; elle doit détruire les musées, les bibliothèques, les académies ; elle doit chanter les foules, les révolutions, les arsenaux, les gares, les ateliers, les ponts, les bateaux, les locomotives et les aéroplanes. » La troisième partie du texte accorde seulement dix ans aux futuristes pour réaliser leur programme avant d’être à leur tour balayés par de « plus jeunes et plus vaillants » qu’eux, « car l’art ne peut être que violence, cruauté et injustice ». Et dix ans après, on peut considérer que la gageure futuriste a été tenue dans tous les domaines, y compris sur le plan politique, puisque les futuristes ont joué un rôle décisif dans l’entrée de l’Italie en guerre contre les empires centraux. À cette date, également, si le futurisme se survit, c’est au prix d’une activité de beaucoup plus diluée et moins offensive que par le passé, ce qu’il est convenu de nommer le second futurisme.


Contre le « passéisme »

Selon la règle, Marinetti brûle en premier lieu ce qu’il a adoré : le symbolisme*. Mais, au-delà, c’est la condamnation globale de ce qu’il nomme le passéisme, attitude infiniment virulente dans ce pays-musée qu’est l’Italie. La célébration du monde moderne, de la rue, de l’usine, de la foule, des machines, de la vitesse, certes il en a reçu quelque chose de J.-K. Huysmans, de Jarry, de Saint-Pol Roux, de W. Whitman, de Larbaud, de l’unanimisme, mais personne avant lui n’en avait fait un éloge aussi systématique ni aussi enthousiaste. Aussi va-t-il trouver l’oreille des poètes et des artistes, même si ceux-ci s’en défendent, en France surtout. De même, le jeune capitalisme de l’Italie du Nord ne sera sans doute pas indifférent à un mouvement qui célèbre la poésie des machines, pas plus que les foules ouvrières ne le seront, inversement, à l’exaltation de la lutte révolutionnaire et du « geste destructeur des anarchistes ». Or, l’agitation futuriste se produira essentiellement dans l’Italie du Nord, et son foyer sera Milan, capitale industrielle. Poètes et peintres, bientôt musiciens, acteurs, photographes, architectes, cinéastes se tournent vers Marinetti : le futurisme fait boule de neige dans une atmosphère de scandales et de bagarres, où il faut souvent mettre en pratique le troisième point du Manifeste, exaltant « la gifle et le coup de poing ». Les « soirées futuristes » ont lieu dans des théâtres et se terminent d’ordinaire par l’intervention de la police. L’année du Manifeste est encore marquée par des interventions personnelles de Marinetti : déclaration anticléricale à l’occasion des élections et Tuons le Clair de Lune ! (avr.). Mais, à partir de l’année suivante, c’est d’actions collectives qu’il s’agit, et les manifestes paraissent revêtus de nombreuses signatures nouvelles.


L’agitation futuriste

Les cinq grands peintres futuristes, Balla, Boccioni, Carrà, Russolo et Severini, signent le 11 février 1910 le Manifeste de la peinture futuriste, suivi, le 11 avril, du Manifeste technique de la peinture futuriste. Le tract Contre Venise passéiste est répandu le 27 avril à 800 000 exemplaires du haut de la tour de l’Horloge de cette ville. Bientôt paraît le Manifeste technique de la littérature futuriste, de Marinetti, qui révèle l’invention poétique décisive du mouvement : les « mots en liberté ». En 1911, Boccioni, Carrà et Russolo exposent pour la première fois leurs peintures futuristes à Milan (avr.), provoquant de violentes réactions du public et de la presse. Une « expédition punitive » contre le journal florentin Voce se termine par une alliance entre les futuristes d’une part, Giovanni Papini (1881-1956) et Ardengo Soffici (1879-1964) de l’autre (juin). La même année, Pratella publie le Manifeste des musiciens futuristes (mai), et Marinetti Contre l’Espagne passéiste (juin). L’année 1912 commence par l’importante exposition des peintres futuristes (Balla excepté) à Paris, galerie Bernheim-Jeune (5 févr.), se poursuit avec le Manifeste de la femme futuriste (mars) de la poétesse belge Valentine de Saint-Point et le Manifeste technique de la sculpture futuriste (11 avr.). L’année 1913, inaugurée par la sortie du premier numéro de la revue Lacerba, voit se succéder le Manifeste futuriste de la luxure de Valentine de Saint-Point (janv.), l’Art des bruits de Russolo, manifeste du « bruitisme » (11 mars), l’Imagination sans fils et les mots en liberté (11 mai) de Marinetti, l’exposition des sculptures de Boccioni à Paris, galerie La Boétie (juin) et, le même mois, suprême honneur, l’Antitradition futuriste d’Apollinaire* (29 juin) ; puis la Peinture des sons, des bruits et des odeurs de Carrà (11 août) et, se détachant de diverses autres publications, le tonitruant manifeste sur le music-hall (29 sept.) de Marinetti. L’année 1914 est principalement marquée par deux expositions à la galerie Sprovieri à Rome (févr. et avr.-mai) et par la publication d’À bas le tango et Parsifal ! (Marinetti, 11 janv.), de la Splendeur géométrique et mécanique et la Sensibilité numérique (Marinetti, 11 mars), de l’Architecture futuriste (Sant’Elia, 11 juill.), du Vêtement antineutraliste (Balla, 11 sept.) et du Programme politique futuriste (Marinetti, Boccioni, Carrà, Russolo, 11 oct.). Il convient de rappeler que les manifestes et les textes importants sont publiés simultanément en français et en italien, traduits ensuite parfois en plusieurs autres langues, ce qui leur assure une diffusion internationale.