Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Frères mineurs (suite)

Principales sources primitives de notre connaissance de saint François

• Ses écrits. Ils comprennent vingt-huit admonitions, deux rédactions de la règle, son testament, huit lettres et des prières. Les textes originaux sont en latin, sauf pour le Cantique du soleil, qui est en ombrien.

• Tommaso da Celano (Celano - † Tagliacozzo entre 1244 et 1250). Il a connu François, qui lui a donné l’habit. Il a utilisé les témoignages oraux (en 1228-29) et écrits (en 1244-1246) des premiers frères pour composer ses deux Vies de saint François. C’est l’historien le plus sûr.

• Saint Bonaventure*. Il a utilisé en 1260 les textes de Celano et d’autres témoignages. Outre la valeur historique, son œuvre a une grande valeur psychologique par la théologie de la conversion et de la vie spirituelle qu’il dégage de la vie de François.

• Frère Léon († 1271). Confesseur et familier de François, il a recueilli ses témoignages dans Speculum perfectionis, le Miroir de la perfection. Si Celano est le Matthieu de François, et saint Bonaventure le Jean, Léon en serait plutôt le Marc par son sens des petits faits pittoresques, bien vus et contés comme au coin du feu. Une certaine partialité, cependant, une insistance exagérée sur la pauvreté, envisagée plutôt comme but que comme « voie ».

• Frère Ange (avec Rufin et d’autres). Ils ont aussi recueilli des témoignages dans la Legenda trium sociorum (Légende des trois compagnons) et la légende dite « de Pérouse », qui contiennent des anecdotes sur l’équipe franciscaine des débuts.

• Les « Fioretti ». Leur texte est assez tardif (xive s.), mais il est très apprécié des artistes pour sa fraîcheur, trop décrié par les historiens en raison de certaines infiltrations légendaires indéniables. C’est un inappréciable document sur le franciscanisme primitif vécu en fraternités.

• Le renouveau des études historiques sur les sources franciscaines est dû au pasteur Paul Sabatier (1858-1928). Découvertes et recherches se sont succédé depuis sans résoudre tous les problèmes de chronologie et d’influences réciproques.


La psychologie religieuse de François

Le mouvement évangélique lancé par François présente certains aspects de réaction contre les excès ou déviations du temps. Mais cette rupture qui le caractérise n’est primordiale ni dans l’intention du fondateur ni, en fait, dans les causes de sa réussite. Le secret de François tient en ceci : il a réussi à faire l’unité en lui-même, dans un équilibre religieux et humain rarement atteint. Cette unité se réalise à deux niveaux, mystique et ascétique.

François a progressivement découvert le Christ, un Christ réel, vivant et proche. Cette rencontre de quelqu’un qui l’avait aimé jusqu’à mourir pour lui a orienté intégralement son affectivité et son activité. Ainsi, François, après quelques essais en direction de la gloire et de la richesse, a trouvé le sens de sa vie et il y a conformé chacun des actes de toute sa vie. C’est à cette profondeur mystique que gît l’explication de la magnifique cohésion de tout son comportement.

François n’a pas pris pour cible extérieure les erreurs de son temps : il a cherché d’abord à les vaincre en sa propre personne. Il a vaincu l’idolâtrie de la richesse non pas en tonnant contre les possédants mais en devenant pauvre lui-même. Il a vaincu l’appétit de consommation non pas en mettant le feu aux constructions ou objets de luxe, mais en pratiquant la simplicité la plus radicale. Il a vaincu la discrimination et les injustices sociales de son temps en aimant tous les hommes comme des frères, comme des personnes humaines. Il a vaincu la violence et la sauvagerie de ses contemporains en incarnant la force des pacifiques et en démontrant par son exemple la valeur de la paix du Christ (même les membres de son troisième ordre renoncèrent au port et à l’usage des armes). Il a vaincu l’esprit de révolte contre l’Église non pas en allumant des bûchers, mais en cultivant en lui-même la fidélité au pape, sans renoncer pour autant à son franc-parler. Ainsi, en tout domaine, son action sur lui-même fut plus efficace que tous les discours ou proclamations. On comprend la séduction exercée par François sur Gāndhī, qui disait de lui : « Celui-là, il est de chez nous. » Et Bernanos résume ainsi son action : « Sous la douce main de ce mendiant, le tas d’or et de luxure s’est mis à refleurir comme une haie d’avril. »


La législation de l’ordre

La règle commence par ces mots : « La vie des frères consiste à observer le saint Evangile. » Le texte primitif se composait des trois phrases sur lesquelles tomba, un jour de 1209, la première équipe de frères en ouvrant au hasard l’évangéliaire : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as et donnes-en le prix aux pauvres [...]. En voyage, n’emportez rien [...]. Que celui qui veut venir après moi prenne sa croix et me suive. » Phrases qui constitueront la charte des Frères mineurs.

Les chapitres généraux (ou assemblées plénières annuelles) ajoutèrent à ce noyau primitif quelques articles au gré des besoins d’organisation des fraternités en expansion. Car, il fallait tenir compte des conditions différentes des régions très diverses où l’ordre s’implanta. On aboutit, en 1221, à un texte assez long, directoire spirituel plus que document juridique, condensé, deux ans plus tard, en douze chapitres plus courts et plus précis ; ce texte définitif fut approuvé par bulle pontificale en 1223 et reste en vigueur.

Quand on voulait l’insérer de force dans la tradition antérieure, François répondait : « Ne me parlez ni d’Augustin, ni de Pacôme, ni de Benoît ; j’écris ce que le Seigneur m’a révélé ! » De fait, on chercherait vainement dans sa règle un code complet de vie religieuse tel qu’on le trouve dans la règle bénédictine par exemple : il n’y est question ni de monastère stable, ni d’horaire, ni de méthode de formation des candidats. Elle parle, bien sûr, des vœux de religion et de l’office quotidien, mais plusieurs points la distinguent des autres :
— l’obligation de la pauvreté, pratiquée en commun aussi bien qu’individuellement ;
— la fraternité présentée comme « sacrement de Dieu », alors que, dans les monastères, c’est d’abord l’abbé qui représente Dieu ;
— la substitution d’un lien communautaire personnel au lien local ;
— la fraternité n’est plus le lieu clos où résident les moines, mais un groupe de frères pèlerins et itinérants, disposant de plusieurs pied-à-terre, en relation permanente entre eux et avec le supérieur ;
— la prédication proposée comme travail privilégié, même si elle est menée concurremment avec des emplois profanes ;
— les missions chez les infidèles ; elle est la première règle à préconiser ce ministère, et c’est une innovation méritoire à l’époque du « Crois ou meurs ».

Enfin, François, parce qu’il fait de ses frères des missionnaires itinérants, abandonne le long office des ordres monastiques et adopte le petit bréviaire de la chapelle papale.