Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
F

Franck (César) (suite)

À cette œuvre de clavier répondent à l’orgue trois recueils de pièces, soit en tout douze pages, dont les six premières et les trois dernières ont été écrites pour l’orgue de Sainte-Clotilde (1862, 1889-90), alors que le second recueil de trois pièces (1878) a été pensé pour l’orgue du Trocadéro. Les Six Pièces souhaitaient réagir contre la musique d’orgue que l’on entendait communément dans les églises au temps du second Empire. Ici apparaissent les différentes recherches de l’auteur dans les domaines de la forme, du style et de l’expression. Franck suit les grandes lignes de forces qui ont été tracées par Boëly, en esquissant un retour à la polyphonie, au canon, à la variation. Dans la Grande Pièce symphonique, il tente d’assimiler l’orgue à l’orchestre en une sorte de vaste sonate en un seul tenant (fa dièse). La Prière commente et exploite dans la sombre tonalité d’ut dièse mineur l’un des plus longs thèmes qui soient sortis de sa plume. Du second recueil, détachons le Cantabile, avec la courbe expressive de son canon, la Pièce héroïque, qui oppose à un thème rythmique et tourmenté en mineur les épisodes d’un choral qui se fait suppliant ou majestueux en majeur. Les trois Chorals de 1890 constituent le testament du maître, résument sa doctrine comme sa pensée. Loin de s’en tenir aux lois que Bach a dictées pour l’exploitation de cette forme, Franck parvient à l’humaniser, tout en la pliant aux règles de la grande variation. Dans le premier de ces textes en mi majeur, le choral n’intervient qu’après une lente introduction, formée des six périodes d’un grand lied. Il fait ensuite l’objet d’une série de variations. Par le truchement du second choral en si mineur, Franck fait rentrer la passacaille dans la littérature organistique française. Cette page est scindée en deux parties réunies par un récitatif dramatique alla Liszt. Une coda sereine en si majeur termine chacune de ces deux parties. Encore mieux équilibré, le troisième choral en la mineur apparaît comme une sonate en un seul mouvement, deux thèmes se succédant dans l’allégro initial et se superposant dans le final après un adagio confié à une trompette qui chante dolce espressivo.

Comme organiste, Franck est doué d’une technique moyenne, et les problèmes du jeu de l’orgue, du légato, des manuels et du pédalier ne semblent guère l’avoir inquiété à l’heure où paraissent les divers recueils de la musique d’orgue de Bach. En revanche, comme improvisateur, il développe non sans chaleur des thèmes éloquents, avec le désir de moduler sans cesse. Au Conservatoire, le plus clair de son enseignement paraît réservé à cette improvisation. Franck porte sur lui un carnet sur lequel il note les thèmes qu’il propose à ses disciples. S’il entraîne quelque peu ceux-ci dans la science de la fugue, il faut observer qu’il ne laissera aucune fugue pour son instrument, contrairement à Boëly. Ses élèves viennent apprendre à ses côtés non pas toujours la technique de l’orgue, mais souvent les lois de toute composition et du goût. Au vrai, il n’impose pas ses vues, il prêche par le seul exemple de sa personne : une foi simple, un tempérament ardent, voire sensuel, un mécanisme intellectuel souvent compliqué, aboutissant à des architectures parfois complexes, voici ce que ses élèves découvrent toujours en lui. Les sources de son art se résument à la connaissance de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Schubert, dont les structures simples se lisent avec aisance, mais sa nature ne l’engage pas à poursuivre leur effort. Les réticences, les retours, les redites abondent chez lui, et Bach ne lui a pas toujours enseigné à exploiter avec logique les matériaux qu’il a su amasser. En outre, Franck a été enthousiasmé par Schumann, par Wagner, qui aiguisa sa sensibilité, et il a été transporté par les grandes fresques de Liszt.

Finalement, quel fut son rôle dans la musique française ? Si ses lettres de naturalisation nous persuadent d’avoir à le ranger parmi les musiciens de France, il faut avouer que ce Wallon rhénan n’a rien de la tradition représentée par Josquin Des Prés, Janequin, Delalande, Couperin, Rameau ou Leclair, par Boëly, qu’il a entendu, par Saint-Saëns, auquel il a dédié son quintette. Il s’en remet aux seuls exemples de Vienne, de Weimar et de Bayreuth. Mais son passage demeure bénéfique pour la France. À la suite de Reicha, il découvre le monde chromatique. À la musique française, qui s’enlise dans l’opérette, l’opéra italien ou la romance, il donne un certain sérieux, un certain ton, un certain poids qui faisaient défaut depuis un siècle. Il ouvre cette France à la musique de chambre, il poursuit l’effort de Boëly dans la musique d’orgue, il dote le piano de quelques pages immortelles et il fait revivre chez nous, après Berlioz, l’oratorio romantique. Ce passionné qui se tient à la limite du romantisme et du classicisme parvient à convaincre tous ceux qui l’entourent, puis tous ceux qui le découvriront que la musique est un langage de l’âme. Son influence s’exercera, par-delà d’Indy et Dukas, jusqu’à Roussel et Honegger.

N. D.

 A. Mahaut, l’Œuvre d’orgue de César Franck (Delhomme, 1905). / V. d’Indy, César Franck (Alcan, 1906). / C. Van den Borren, l’Œuvre dramatique de César Franck (Fischbacher, 1907) ; César Franck (Bruxelles, 1950). / R. Jardillier, la Musique de chambre de César Franck (Mellottée, 1929). / M. Emmanuel, César Franck (Laurens, 1930). / C. Tournemire, César Franck (Delagrave, 1931). / H. Haag, César Franck als Orgelkomponist (Kassel, 1936). / N. Dufourcq, la Musique d’orgue française de Jehan Titelouze à Jehan Alain (Floury, 1941 ; 21e éd., 1949) ; César Franck (la Colombe, 1949). / M. Kunel, la Vie de César Franck, l’homme et l’œuvre (Grasset, 1947) ; César Franck inconnu (Renaissance du livre, Bruxelles, 1958). / N. Demuth, César Franck (Londres, 1949). / A. Colling, César Franck ou le Concert spirituel (Julliard, 1952). / L. Vallas, la Véritable Histoire de César Franck (Flammarion, 1955). / E. Buenzod, César Franck (Seghers, 1966 ; nouv. éd., la Guilde du Livre, Lausanne, 1970). / J. Gallois, Franck (Éd. du Seuil, coll. « Microcosme », 1966).