Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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folklore (suite)

Cependant, cette distinction élémentaire entre le folklore et la littérature demande à être révisée, puisqu’il y a, depuis la plus haute antiquité, une littérature récitée, des traditions mythologiques, héroïques et narratives, des formules incantatoires et rituelles, des hymnes, des mélopées, des chants, des contes, des fables et des proverbes. Cette littérature primitive se confond-elle avec le folklore ? Tout dépend du sens que l’on donne à ce mot, qui peut être interprété en fonction d’un agent de transmission et d’un milieu de diffusion populaires ou envisagé d’une manière plus large, comme on l’a vu.

Dans ce cas, il vaut mieux préciser tout de suite qu’il existe des traditions orales savantes ou tout au moins spécialisées à côté, naturellement, des chanteurs et des conteurs populaires. Les peuples qui ne connaissent pas l’écriture ou qui n’en font point toujours usage dans la transmission de la liturgie, de l’histoire ou de la science, de la littérature ou de la poésie font appel d’une façon obligatoire aux techniques de la récitation. La littérature primitive, de son côté, obéit dans sa composition à des principes de mnémotechnie et de reproduction auditive. Le style est formulaire et rythmique. L’emploi de la versification n’est pas limité à l’expression de la poésie lyrique ou épique : le vers est un outil destiné à faciliter la mémorisation et se rencontre partout, jusque dans les traditions juridiques. La prose peut être scandée et comporter des répétitions de formules ou d’épisodes. Qu’elle soit savante ou populaire, la littérature orale est liée aux exigences de la transmission par la parole et aux modalités de l’exécution. Tout passe par la bouche du récitant ou de l’improvisateur. C’est donc l’observation du poète-compositeur, du barde, du chanteur, du conteur, qu’il soit un « transmetteur actif » ou un « transmetteur passif », qui doit être faite en premier lieu. Cette étude n’est pas inutile à l’histoire de la littérature, car elle permet de comprendre l’évolution des genres et des procédés de style.


Poètes, rhapsodes, chanteurs et conteurs

En ce qui concerne les agents de transmission et les milieux de diffusion, plusieurs faits sont à retenir.

La tradition orale n’est pas forcément populaire partout, bien qu’elle ait tendance à le devenir, parce qu’elle se répand facilement et qu’elle est accessible aux gens qui ne lisent pas.

Il existe des traditions orales savantes, liturgiques ou sacerdotales, littéraires ou poétiques. Dans certaines civilisations anciennes ou modernes, ce sont des corporations spécialisées qui ont la charge de perpétuer par la parole la religion, la mythologie, l’histoire et la science. Les druides devaient former chez nous une caste de ce genre ; on connaît dans l’Inde celle des brahmanes. La liturgie et les traditions des catéchistes ou des prédicateurs se sont aussi transmises oralement : c’est le cas, actuellement, des pays de l’islām et, anciennement, des milieux palestiniens à l’époque de Jésus-Christ, où l’on récitait en public des paraboles versifiées et rythmées. D’autres peuples de l’Antiquité, comme les Grecs, possédaient de véritables corporations de poètes ou de récitants, spécialisés dans ce que l’on a appelé la diction aédique et chargés de diffuser les poèmes homériques. Au Moyen Âge, les troubadours devaient acquérir la maîtrise de toute une rhétorique courtoise. Les jongleurs, qui récitaient les chansons de geste, pratiquaient un art narratif ou épique auquel étaient attachées les conventions d’un genre oral traditionnel. Les diseurs de fabliaux pouvaient appartenir à différentes classes de la société, mais ils se servaient, en principe, d’une forme élégante et raffinée dans l’élaboration du récit. Quant aux prédicateurs, ils contribuaient à diffuser par l’écrit et par la parole des exempla, c’est-à-dire des paraboles, des apologues, des fables et des contes. Des faits analogues peuvent être remarqués ailleurs. En Islande, les scaldes étaient des poètes courtisans qui utilisaient au ixe et au xe s. une langue savante et contournée : ce n’est qu’au xiiie s. que fut rédigé par l’Islandais Snorri Sturluson l’Edda prosaïque ou, si l’on veut, le corpus de la mythologie scandinave à l’usage des émules tardifs de ces bardes. En Irlande, les conteurs, ou file, constituaient une hiérarchie de techniciens du verbe ou de la parole : la principale qualité requise étant l’abondance, ils devaient enrichir progressivement leur répertoire et connaître par cœur trois cents récits afin d’obtenir le grade le plus élevé de l’échelle des narrateurs en devenant ollam, c’est-à-dire maîtres dans le métier qu’ils exerçaient. Chez les Finnois, la poésie est sortie du chant magique, qui laisse une empreinte sur le Kalevala, dont les parties les plus anciennes remontent au xiiie s. : à partir de 1828, le savant finlandais Elias Lönnrot eut l’occasion de relever des runot, c’est-à-dire des poèmes épiques, auprès des bardes du pays, qui accompagnaient leurs chants de la cithare (Kantele). Ces rhapsodes utilisaient des techniques d’enchaînement dans la récitation alternée de l’épopée en se relayant et en se balançant d’avant en arrière. L’épopée est souvent un genre semi-populaire, comme on peut l’observer chez différents peuples de l’Europe orientale ou de l’Asie centrale.

Diffusés au Moyen Âge par des trouvères ou des jongleurs — les kaliki perokhojiïe et les skoromochi — à partir d’un centre de rayonnement situé au sud de la Russie, les bylines ou les vieux chants épiques slaves survivent seulement au début du xxe s. dans un milieu de pêcheurs du lac Onega. L’aire de survivance d’une tradition orale ou d’un genre récité n’est pas forcément celle de ses origines, et l’on sait que les milieux de diffusion et les agents de transmission ne sont pas toujours les mêmes selon les époques de l’histoire. On trouve de nos jours des épopées populaires en Yougoslavie et en Turquie.