Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
F

Flaubert (Gustave) (suite)

« J’ai eu deux existences bien distinctes. Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup ; et autre chose est venu. »
(À Louise Colet, 21 août 1846.)

De retour à Rouen, Flaubert a dû commencer, contre son gré, des études de droit à Paris, comme ses amis Le Poittevin, Chevalier et Hamard. De 1841 à 1843, il passe une bonne partie de l’année à Paris, apprenant par cœur le Code civil et les Institutes, tantôt reçu, tantôt refusé à ses examens, mais toujours détestant « la jolie science » du droit. Quelques joies illuminent ces années sombres : les dîners du mercredi chez les Schlésinger — qui auront lieu le jeudi dans l’Éducation sentimentale —, les visites aux Collier, une famille anglaise rencontrée à Trouville en 1842 et qui résidera à Paris jusqu’en 1846. Flaubert a beaucoup aimé les deux filles aînées, Gertrude et Harriet, et semble avoir un instant songé à épouser la seconde, au moment même où il retrouvait Élisa. La vie amoureuse de Flaubert, à cette époque, est aussi compliquée que le sera celle de Frédéric Moreau, le héros de l’Éducation sentimentale. D’autres plaisirs moins recommandables aussi : les soirées passées chez les filles, qui contribueront à ruiner la santé de Flaubert, comme celle de son ami Le Poittevin, mort en 1848, à trente-deux ans. Les lettres que Flaubert envoie à sa famille, à sa sœur surtout, sont profondément pathétiques. Il n’écrit plus. Sa dernière œuvre de jeunesse, Novembre (1840-1842), exprime l’angoisse du jeune homme devant le destin qui l’attend : non plus la révolte des Mémoires d’un fou, mais la mélancolie d’une existence irrémédiablement manquée. Le dénouement de Novembre est symbolique : le héros, qui ressemble à Flaubert comme un frère, mourut, « mais lentement, petit à petit, par la seule force de la pensée, sans qu’aucun organe fût atteint, comme on meurt de tristesse ».

Flaubert ne mourra pas, mais presque. Venu passer en famille les vacances de Noël 1843, il est pris d’une crise nerveuse dans le cabriolet qui l’emmène avec son frère à Trouville. Il repart pourtant pour Paris, mais une nouvelle crise le terrasse, et il met fin aux études de droit et à toute carrière. Les médecins d’aujourd’hui s’accordent à peu près tous pour diagnostiquer l’épilepsie ; telle semble avoir été aussi l’opinion du docteur Flaubert. Jusqu’en 1849, Flaubert subira plusieurs crises par an ; elles s’espaceront ensuite pour se reproduire plus fréquemment après 1875, et il n’est pas douteux que Flaubert mourra « du haut mal ». Le grand et beau jeune homme aux longs cheveux, tant admiré des femmes, est devenu un invalide, et, pendant cinq ans, il va vivre en ermite dans la maison que son père vient d’acheter à Croisset, sur la Seine, un peu en aval de Rouen. À cette grave maladie vient s’ajouter, en 1846, la perte de deux êtres qu’il aimait entre tous : son père en janvier, sa sœur en mars, d’une fièvre puerpérale. Achille marié, vivant à l’hôtel-Dieu où il a succédé à son père, la famille Flaubert est maintenant réduite à la mère, à Gustave et à la petite fille qui vient de naître, prénommée Caroline comme sa mère, et qui, sous le nom de Commanville, puis de Franklin-Grout, publiera, après la mort de son oncle, ses œuvres inédites et sa correspondance. Une page est tournée, définitivement, dans la vie de Gustave Flaubert : « Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l’autre qui est mort. » (À Louise Colet, 27 août 1846.) Le jeune romantique, qui avait cru à la liberté, à la justice, à l’amour, fait place au poète de la destinée tragique de l’homme, d’abord vécue par Flaubert, puis représentée par lui dans son œuvre.


« Il tâchait d’avoir, pour la nature, une intelligence aimante, faculté nouvelle, avec laquelle il voulait jouir du monde entier comme d’une harmonie complète. »
(Première Éducation sentimentale.)

Flaubert a raconté cette évolution si fondamentale de sa conception du monde et de l’art dans son premier grand roman, publié après sa mort, en 1910 : l’Éducation sentimentale, écrite de février 1843 à janvier 1845. Il y relate les aventures de deux héros, Henry et Jules : le premier devient l’amant de sa maîtresse de pension, part avec elle pour l’Amérique, cesse de l’aimer et devient un « bourgeois » ; le second, au contraire, après une passion malheureuse pour une actrice, découvre l’essence tragique de la destinée humaine et devient un grand artiste. Flaubert a longuement développé les idées de Jules sur la vie et sur l’art dans les deux derniers chapitres du roman. L’univers, dont l’homme n’est qu’une infime partie, obéit à des lois rigoureuses ; le rôle de l’artiste est de découvrir ces lois et de représenter le monde comme il est, non comme les romantiques — et Flaubert lui-même, d’abord — avaient rêvé qu’il était. Non plus vivre, mais représenter la vie, tel sera désormais le but de Flaubert.


« Je voudrais enfin qu’hermaphrodite nouveau, tu me donnasses avec ton corps toutes les joies de la chair, et avec ton esprit, toutes celles de l’âme. »
(À Louise Colet, 28 sept. 1846.)

Flaubert va connaître, quelques mois après la mort de son père et de sa sœur, la tentation la plus grave de sa « nouvelle existence ». Il devient l’amant, à la fin de juillet 1846, de la célèbre poétesse Louise Colet (1810-1876). Elle était alors, dans toute sa beauté, une Provençale blonde, comme la Laure de Pétrarque, avec des bras admirables et un tempérament de feu. Comme le montrent les lettres si belles qu’il lui envoie, Flaubert est partagé entre le grand amour qui s’offre à lui et ses nouvelles idées sur la vie et sur l’art. Louise était une romantique et une libérale convaincue ; en vers comme en prose, elle exaltait les valeurs idéales — liberté, justice, amour — et a tout fait pour convertir son amant, ou plutôt pour le faire revenir aux convictions de sa jeunesse. Le drame s’est joué en quelques mois. Dès le début de l’année 1848, après une scène dramatique dans le hall d’un hôtel parisien, Louise Colet et Gustave Flaubert constatent leurs divergences fondamentales et s’éloignent l’un de l’autre. Pendant le voyage de Flaubert en Orient (1849-1851), après d’autres liaisons malheureuses, Louise comprendra que Gustave l’avait aimée, à sa manière, comme il pouvait aimer, et leurs amours recommenceront, après un voyage de Louise à Croisset. Ce sera l’admirable correspondance sur la genèse de Madame Bovary, jusqu’à la deuxième rupture, en 1855, celle-là définitive. Louise Colet a beaucoup donné à Flaubert, ils se sont fait mutuellement beaucoup souffrir, comme George Sand et Alfred de Musset avant eux. Louise écrira deux romans sur Gustave, Une histoire de soldat (1856) et Lui (1860), et il n’est pas difficile de retrouver des traits de Louise Colet dans le personnage d’Emma Bovary.