Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Almohades (suite)

À la mort de ‘Abd al-Mu’min, son fils Abū Ya‘qūb Yūsuf (1163-1184) — désigné du vivant de son père comme héritier du califat à la place de son frère Muḥammad, jugé incapable — trouve auprès de ces tribus un appui solide. Abū Ya‘qūb hérite d’un vaste empire, englobant tout le Maghreb et la majeure partie de l’Espagne musulmane. Sans rompre avec les cheikhs almohades, qui continuent à jouer un rôle important dans la vie politique, il compte sur les tribus arabes pour consolider son pouvoir. C’est avec leurs contingents qu’il reprend la guerre contre ibn Mardanīch. En 1172, ce prince chrétien est écrasé, et l’autorité almohade s’étend dès lors sur toute l’Espagne musulmane. Quelques années auparavant, en 1167, Abū Ya‘qūb a maté la rébellion des Rhumāras, montagnards berbères du nord du Maroc. En 1180, il fait personnellement le siège de Gafsa, s’empare de cette ville et soumet la population, révoltée contre l’oppression almohade. Quatre ans plus tard, en 1184, il se lance dans une expédition en Espagne contre la ville de Santarém et tombe sur le champ de bataille à l’âge de quarante-six ans.

Son fils Abū Yūsuf Ya‘qūb (1184-1199), connu sous le nom d’al-Manṣūr, lui succède à la tête de l’Empire. Tout comme son père, il doit affronter des rébellions. La plus dangereuse est celle des Almoravides Banū Gānya, qui, débarqués de leur principauté des Baléares, occupent en novembre 1184 la ville de Bougie. Al-Manṣūr parvient à les chasser du Maghreb central grâce à l’appui des tribus hilāliennes. Les Banū Gānya se réfugient au Maghreb oriental, où ils trouvent des tribus hostiles à la domination almohade. Appuyés sur une tribu arabe, les Banū Sulaym, ils réussissent à constituer, pour un temps, un Empire almoravide qui s’étend de Bône au djebel Nefousa.

Cette renaissance éphémère des Almoravides découle des préoccupations almohades en Espagne, où les princes chrétiens deviennent de plus en plus dangereux. La situation n’est rétablie qu’en 1195, lorsque al-Manṣūr remporte sur le roi de Castille Alphonse VIII la victoire d’Alarcos. Cette victoire permet au successeur d’al-Manṣūr, le calife Muḥammad al-Nāṣir (1199-1213), de concentrer tous ses efforts contre les Almoravides, auxquels il enlève l’Ifrīqiya, qu’il confie au gouvernement d’Abū Muḥammad le Ḥafṣide.


Le déclin des Almohades

Cependant, le danger chrétien est loin d’être écarté en Andalousie. En 1212, une coalition des rois chrétiens d’Espagne et du Portugal inflige une dure défaite aux Almohades à Las Navas de Tolosa. L’Empire almohade traverse alors une période de déclin qui aboutit à sa dislocation.

Sous le règne du successeur d’al-Nāṣir, al-Mustanṣir (1213-1224), les cheikhs almohades s’emparent de la direction des affaires publiques. Ils la conservent sous le calife ‘Abd al-Wāḥid (1224), qu’ils obligent d’abdiquer avant de l’étrangler. Le califat perdant désormais tout prestige et toute autorité, la porte est ouverte aux séditions et aux guerres civiles. Al-‘Ādil est assassiné après un règne de trois ans (1224-1227). Son successeur, al-Ma’mūn, essaie de réduire le pouvoir des cheikhs et de rétablir l’autorité du califat. Il commence par rompre avec la doctrine d’ibn Tūmart en qualifiant l’imām d’égaré et de coupable. Il procède ensuite à l’exécution massive des cheikhs, factieux gardiens de cette doctrine. Loin de renforcer le prestige du califat, ces mesures privent l’Empire de son seul facteur de cohésion, hâtant ainsi son effondrement.


Le démembrement de l’Empire almohade

L’Espagne musulmane échappe au contrôle des Almohades et revient au régime des rois de taifas. En Ifrīqiya, le gouverneur, petit-fils du cheikh Abū Ḥafṣ, se déclare en 1228 indépendant. Au Maroc, Yaḥyā, fils du calife al-Nāṣir, s’empare de Marrakech en l’absence d’al-Ma’mūn, engagé dans une guerre contre les chrétiens à Ceuta. Le successeur d’al-Ma’mūn, al-Rachīd (1232-1242), fait assassiner Yaḥyā et reprend la capitale de l’Empire. Pour refaire l’unité de son royaume et rétablir sa cohésion, al-Rachīd revient à la doctrine et aux institutions d’ibn Tūmart. Mais l’unité, déjà compromise par les défaites d’Espagne, ne résiste pas aux révolutions de palais. En 1235, l’émir de Tlemcen, Yarhmurāsan ibn Zayyān, se déclare indépendant et crée le royaume zénata des ‘Abdalwādides. L’année suivante, le gouverneur de l’Ifrīqiya, Abū Zakariyyā’, consommant sa rupture avec le calife, prend le titre d’émir et fonde à Tunis la dynastie ḥafṣide.

Sous le règne d’al-Sa‘īd (1242-1248), calife pourtant énergique, la situation s’aggrave encore. Les Marīnides, Berbères zénètes, déjà maîtres d’une grande partie des plaines marocaines, occupent Meknès en 1244 et s’emparent de Fès en 1248, après avoir anéanti l’armée almohade.

L’Empire est alors à l’agonie. Le calife ‘Umar al-Murtaḍā (1248-1266) doit payer tribut aux Marīnides pour sauver Marrakech. En 1266, al-Murtaḍā est renversé par son cousin Abū Dabbūs, qui se fait proclamer calife à sa place. Les Marīnides exploitent ces dissensions internes pour mettre un terme à la dynastie almohade et s’emparer de Marrakech (sept. 1269).


La civilisation almohade

La dynastie laisse le souvenir d’une dynastie guerrière, dont l’ardeur religieuse et la mission spirituelle n’allèrent pas sans intolérance et vexations à l’égard des juifs et des chrétiens. Sous sa domination, les femmes ne jouent plus de rôle dans la vie politique, comme au temps des Almoravides. Bien au contraire, elles sont mises à l’écart et reléguées dans le harem. Le rigorisme de la religion et la rigidité de la morale agissent non seulement sur les mœurs, mais aussi sur l’art. Toute représentation d’êtres animés est bannie de l’architecture. L’art almohade n’accuse pas pour autant des symptômes de décadence. C’est, sous une forme austère, la rencontre des traditions andalouses et maghrébines (Giralda de Séville, mosquée de Ḥasan à Rabat, Kutūbiyya de Marrakech). Toutefois, le plus précieux de l’héritage almohade réside dans le domaine de la pensée. Celle-ci atteint alors ses plus hauts sommets et contribue à enrichir le patrimoine intellectuel de l’humanité. En effet, des écrivains comme ibn Ṭufayl, Avenzoar et Averroès, tous trois médecins et familiers du calife Yūsuf, devaient transmettre à l’Occident du Moyen Âge et de la Renaissance les trésors de la science et de la philosophie grecques.

A. M.

➙ Algérie / Almoravides / Andalousie / Arabes / Berbères / Espagne / Islām / Marīnides / Maroc.