Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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féodalité (suite)

Enfin, l’auxilium peut être aussi un devoir d’aide matérielle, généralement mais non exclusivement pécuniaire. Limitée au droit de gîte (l’albergue) dans les pays rhodaniens, languedociens et pyrénéens, cette aide est levée exceptionnellement en argent dans trois cas en Normandie : pour permettre au seigneur de payer sa rançon lorsqu’il est prisonnier ; pour faire face aux frais entraînés par l’entrée en chevalerie de son fils aîné ; pour le mariage de sa fille aînée. Dans le domaine royal et la majeure partie du royaume de France, un quatrième cas est admis à partir de la seconde moitié du xiie s. : le départ du seigneur pour la croisade.

En contrepartie, le seigneur doit à son vassal la fidélité, la protection contre ses adversaires et par là même, dans les cas graves, le consilium, l’auxilium et même l’entretien, soit en le recevant lui et les siens dans sa propre demeure (c’est le bachelier, qui subsiste surtout en Angleterre jusqu’au xiie s.), soit surtout en le « chasant » sur un fief.

Naturellement, en cas de manquement à la foi donnée, le seigneur peut défier (rompre sa foi avec) le vassal félon en lui jetant un fétu ou un gant, puis le sanctionner en procédant, avec l’accord préalable de son conseil, soit à la confiscation provisoire (saisimentum), soit à la commise définitive de son fief, dont l’exemple le plus célèbre est celle qui fut prononcée par la cour de Philippe II Auguste en 1202 contre le roi d’Angleterre, Jean sans Terre. Réciproquement, le vassal peut défier le seigneur qui manque à ses engagements en lui jetant également un fétu ou un gant. Apparue d’abord en Lotharingie à la fin du xie s., cette procédure aurait dû s’accompagner d’une renonciation solennelle au fief ; ordinairement, le vassal considère qu’elle entraîne la transformation dudit fief en un alleu, qu’il doit défendre souvent à grands risques.


L’évolution de la féodalité classique

À l’intérieur de ces cadres dont la rigidité n’est qu’apparente, le monde féodal a évolué considérablement entre 1000 et 1300, c’est-à-dire pendant cette période où s’épanouit, selon F. L. Ganshof, après celle de l’époque carolingienne, une seconde féodalité qu’il qualifie de classique et qui conserve à peu près les mêmes aspects juridiques.

Correspondant à une période d’économie contractée favorable à l’essor des structures sociales caractéristiques du monde seigneurial, le premier âge féodal de Marc Bloch aurait par contre débuté en 900, pour céder la place vers 1100 à un second âge féodal, profondément marqué par la « révolution économique » des xiie et xiiie s. Ne pouvant s’insérer à l’intérieur des limites chronologiques définies par François L. Ganshof, cet essai de périodisation tenté en 1940 a été remis en cause depuis lors par Georges Duby, pour lequel le premier âge féodal débute au contraire vers l’an 1000, au moment où apparaît justement la féodalité classique.

Au cours de cette période, qui ne s’achève que vers 1160, cet historien constate que la décadence des pouvoirs ducaux ou comtaux entraîne le transfert de l’autorité entre les mains de potentes indépendants possesseurs d’un château, lequel devient le centre unique de la seigneurie, qui absorbe tous les pouvoirs économiques, judiciaires, politiques et militaires et qui est dominée par la chevalerie, au sein de laquelle s’élabore une hiérarchie à deux échelons : celui des simples chevaliers, qui ne possèdent que quelques dépendants personnels ; celui des châtelains, qui se sont approprié tous les pouvoirs publics et privés à l’intérieur du territoire qu’ils contrôlent et où ils détiennent donc la seigneurie banale.

Puis, toujours selon Georges Duby, entre 1160 et 1240, le second âge féodal se caractérise par la formation d’une nouvelle société au sein de laquelle se dissout la châtellenie, victime à la fois de l’appétit d’indépendance des simples chevaliers, qui dressent à leur tour leurs maisons fortes sur des mottes, et de la concentration des pouvoirs d’abord entre les mains des princes territoriaux, ducs ou comtes, puis entre celles des souverains. Au cours de cette époque, qui est celle de la principauté, puis de la monarchie féodale, les monarques restaurent, en effet, leur pouvoir en exploitant leurs prérogatives de suzerain (seigneur du seigneur) du haut de la pyramide féodale, dont l’édification s’achève alors dans le cadre d’une hiérarchisation des titres et des fonctions des différents éléments constitutifs de la noblesse, tous également insérés dans les liens de dépendance.


Conclusion

Valable pour le Mâconnais et sans doute pour les pays situés entre Loire et Rhin, cette périodisation ne peut s’appliquer sans nuance à l’ensemble de l’Occident. Mais elle attire l’attention sur le fait que la société féodale entre en crise au cours du xiiie s. car elle est à la fois victime de la restauration du pouvoir royal (le Mâconnais est annexé au domaine royal en 1239) et de l’évolution économique qui entraîne l’appauvrissement de la moyenne et petite chevalerie, contrainte de transformer ses alleux en fiefs, puis de rendre ses hommages ou même ses fiefs d’abord à des seigneurs plus puissants et finalement à des non-nobles enrichis, paysans parfois, bourgeois le plus souvent.

La féodalité se survit pourtant dans ses rites jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Hommage et foi seront prêtés chaque année plusieurs milliers de fois jusqu’en 1789. Longtemps encore, les liens d’homme à homme qu’ils créent entre seigneur et vassal conserveront leur importance. Mais, dans la mesure même où la féodalité s’est constituée contre l’État, elle décline à mesure que celui-ci se renforce. En fait, à partir de 1500, elle ne fait que se survivre dans un monde nouveau auquel elle fait un triple legs : celui d’un droit féodal qui se justifie par la persistance des fiefs ; celui de la noblesse orientée surtout vers le métier des armes ; celui de la stratification de la société en ordres.

P. T.

➙ Capétiens / Carolingiens / Chevalerie / Noblesse.