Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Fénelon (François de Salignac de La Mothe-) (suite)

Saint-Simon voit les contraires s’harmoniser sur ce visage. Ils s’accordaient bien aussi dans son cœur, mais douloureusement. Dans sa Correspondance, la part la plus spontanée de son œuvre, et qui le dit le mieux, on l’entend revenir, avec insistance sur les maux, aussi bien physiques que moraux, dont il souffre. Ce médecin des âmes est un médecin malade, ce qui ajoutait sans doute à sa séduction. Bossuet effrayait par son autorité, sa solidité de sanguin bien nourri, auprès duquel chacun se sentait faible ; Fénelon plaisait par sa fragilité, qu’il mettait en avant, répétant, comme saint Paul ; « Ma force est dans ma faiblesse... » Écoutons-le gémir sur ses contradictions internes : « Je sais par expérience ce que c’est que d’avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement... Je suis à moi-même tout un grand diocèse, plus accablant que celui du dehors... Je ne puis expliquer mon fond, il m’échappe, il me paraît changer à toute heure... Je ne saurais rien dire qui ne me paraisse faux un moment après... »

Ce nerveux-bilieux souffre d’étouffements, d’assauts fébriles, de grandes dépressions. Les soucis le minent et le font maigrir encore. L’abbé François Ledieu, secrétaire de Bossuet, a noté, un jour qu’il avait voyagé avec lui en voiture, son pitoyable état : « Je crois, pour moi, que c’est le chagrin qui le ronge... Dans la demi-journée que j’ai été avec lui et au retour d’un voyage qui le devait dissiper, il n’est pas sorti de sa mortification, quoique ses manières fussent aisées et polies, mais avec le visage d’un saint Charles. »

Fénelon connaissait l’imbrication, en sa personne, des tourments du corps et de l’esprit. Les recettes qu’il s’appliquait et recommandait à ses amis relèvent de la psychosomatique. Dans le Télémaque (1699), il a développé, par la bouche de Nosophage, médecin militaire, les principes d’une médecine naturiste où la sobriété est le principal remède, ainsi que les exercices du corps et la tranquillité de l’esprit.

En cela aussi, il devance son temps, ouvre la voie au « siècle des lumières », qui cherchera le salut dans le retour à la nature. Rousseau mettait Fénelon au-dessus de tous les grands hommes du passé. « S’il vivait encore, allait-il jusqu’à dire, je voudrais être son valet de chambre. »

Autre remède et que, celui-ci, les philosophes tiendront à l’écart : la prière, considérée comme un détachement de soi-même, un abandon, un retour à l’état d’enfance. Pour reprendre une image de Jacques Maritain répondant à Jean Cocteau, qui lui demandait comment, dans quel esprit, il devait recevoir l’eucharistie, il a pris le quiétisme de Mme Guyon « comme un cachet d’aspirine... ».

Il y a le Fénelon ambitieux, préparant dans sa tête un nouveau système de gouvernement ; il y a le Fénelon un peu doux et fade au style mou, souvent ami du lieu commun ; il y a le Fénelon autoritaire de façon insinuante et qui savait, d’une main de velours, briser tous ceux et celles qui s’abandonnaient à lui. Mais l’affaire quiétiste a révélé un autre Fénelon, qui a étonné toute la cour et qui nous étonne encore comme un hiatus incompréhensible dans cette harmonie somme toute très « grand siècle » : le mystique. Du jour où il rencontre Mme Guyon, tout fraîchement libérée de prison, considérée par les gens de « bons sens » comme une dangereuse intrigante ou comme une folle, il sent naître en lui l’homme nouveau, cet homme nouveau dont le Christ parlait, une nuit, à Nicodème : « Si tu ne nais de nouveau... »

Le charme (au sens fort) qu’exerça Mme Guyon sur Fénelon, comme sur d’autres qui l’approchèrent ou la lurent, se comprend mieux si l’on songe à la pesanteur de la religion catholique orthodoxe sous le règne de Louis XIV et de Mme de Maintenon (qui fut cependant quelque temps séduite aussi par l’inspirée) : l’empire des Jésuites, des pratiques accumulées et souvent insipides, la surveillance des évêques et archevêques, la plupart soumis au roi, tels des préfets, et, dominant le tout, le roi lui-même, manœuvré par son confesseur, le père La Chaise, et plus encore par Mme de Maintenon, à la foi sincère mais étroite et qui craignait par-dessus tout que les « nouveautés » ne tournassent la tête des demoiselles de Saint-Cyr, dont elle avait la charge.

Or, voici qu’une femme, non pas une religieuse, mais veuve et mère de famille, enseignait, hors des chemins de croix, rosaires et processions, un « moyen court » qui permettait d’atteindre, en peu de temps, la plénitude. Méthode bien connue des mystiques de tous les temps... Ce sera un jeu pour Fénelon, quand il s’agira de défendre son « amie », de trouver, chez les « saints », toutes sortes de « maximes » qui ne disent pas autre chose que ce que dit Mme Guyon.

Mais ce qui avait été permis, encouragé par l’Église aux siècles antérieurs ne l’était plus dans cette France classique, qui se voulait sans ombre ni mystère, à l’image de ses sanctuaires à coupole. La « politesse » du siècle l’interdisait, en même temps que le pouvoir absolu, qui, successivement, avait abattu, avec toute la brutalité de l’ancienne Inquisition, la Réforme, le jansénisme, le molinisme, où le quiétisme déjà montre l’oreille.

La lutte du quiétisme est plus qu’une querelle de théologiens. En elle s’opposent toutes sortes d’antagonismes latents, et qu’elle a fait éclater : le triomphalisme de l’Église, représenté par Bossuet, et l’esprit même du christianisme, obligé à une vie clandestine ; la prétendue raison, discursive, cartésienne, opposée à l’intuition paulinienne ; en un mot, la nature et la grâce. De nos jours, Fénelon eût, sans nul doute, emboîté le pas aux progressistes, tandis que Bossuet eût été le plus farouche intégriste. Et c’est en quoi l’archevêque de Cambrai nous paraît, sur le plan religieux comme littéraire et social, tellement plus moderne que l’évêque de Meaux.

J. R.

➙ Bossuet / Quiétisme.