Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

abysses (suite)

Faune abyssale

L’absence de lumière (les rayons les plus pénétrants dans les mers les plus claires ne dépassent pas quelques centaines de mètres) élimine automatiquement toute forme végétale de vie. Bactéries mises à part, on ne trouve donc dans la zone abyssale que des formes animales qui s’alimentent soit sur des proies vivantes (prédateurs), soit sur des cadavres (nécrophages), soit sur des débris (détritivores). Certaines de ces formes vivent au contact du fond (benthos). Elles sont alors fouisseuses, fixées, errantes ou libres. D’autres vivent en pleine eau (pelagos). Elles sont alors obligatoirement libres. Les principaux embranchements — Spongiaires, Cœlentérés, Annélides (Polychètes), Arthropodes (Crustacés), Mollusques, Échinodermes, Vertébrés (Poissons) — sont représentés dans la faune abyssale. Celle-ci, soumise à des conditions de vie particulièrement sévères, présente des caractères marqués et pose aux biologistes bon nombre de problèmes non résolus.

Parmi les caractères les plus souvent soulignés et les problèmes les plus souvent évoqués, rappelons : l’archaïsme, le gigantisme, l’atrophie des organes de la vue, la production de lumière biologique, la mobilisation du calcaire, l’origine des sources primaires de nourriture, les modalités de reproduction (probabilités de rencontre des partenaires, viviparité, incubation, court-circuitage des formes larvaires), etc.

Les conceptions sur la distribution géographique des espèces abyssales sont en pleine évolution. La théorie communément admise jusqu’à maintenant voulait que la faune, ayant pu résister aux conditions sévères et uniformes de pression, d’obscurité et de température précédemment signalées, fût homogène et renfermât un nombre élevé d’espèces cosmopolites. En fait, si cela reste partiellement vrai pour les formes pélagiques, les observations les plus récentes montrent, au contraire, que l’endémisme est fortement poussé chez les formes benthiques, au point d’atteindre 73,2 p. 100 des espèces rencontrées dans le Pacifique et 76 p. 100 de celles qui sont rencontrées dans l’Atlantique.

Les biomasses de la zone abyssale sont faibles par rapport à celles des horizons plus élevés. C’est, cette fois, le plancton qui nous fournit les données comparatives les plus complètes. Alors que le poids des récoltes faites au filet fin s’échelonne de 109 à 1 120 mg/m3 dans les 200 premiers mètres, il n’est plus que de 165 à 346 mg/m3 entre 200 et 500 m, de 22 à 56 mg/m3 entre 500 et 2 000 m, de 9 à 26 mg/m3 entre 2 000 et 6 000 m. Les biomasses-benthos et les biomasses-poisson varient dans le même sens, avec des contrastes encore plus accusés.

Même en admettant que nos techniques permettent de l’exploiter, il serait donc vain de compter sur la zone abyssale pour répondre aux besoins croissants de l’humanité en protéines d’origine animale.

E. P.

➙ Océan.

 V. Romanovsky, C. Francis-Bœuf et J. Bourcart, la Mer (Larousse, 1953). / J. M. Pérès, Océanographie biologique et biologie marine (P. U. F., t. I, 1961 ; t. II [en collaboration avec L. Devèze], 1963). / C. A. M. King, Oceanography for Geographers (Londres, 1962). / Ch. H. Cotter, The Physical Geography of the Oceans (Londres, 1965). / G. Dietrich et J. Ulrich, Atlas zur Ozeanographie (Bibliographisches Institut A. G. Mannheim, 1968).

académie

Société scientifique, littéraire ou artistique.


La notion d’académie est liée aujourd’hui aux idées d’achèvement et de célébration. La reconnaissance flatteuse d’une élite, l’applaudissement bruyant mais passager d’un public moins averti marquent l’entrée d’une vie ou d’une œuvre dans le patrimoine culturel accessible à tous. Le créateur se fige en personnage officiel, le livre vient se placer dans une des petites niches du Panthéon littéraire, l’étude scientifique s’épanouit en rameau plus ou moins touffu de l’arbre de la connaissance.

Certes l’origine même du mot rappelle la communauté d’âmes qui unissait Platon et ses disciples dans les jardins d’Akadêmos, sous les arbres plantés par Cimon. Mais elle évoque aussi le lieu d’un enseignement tenu pour vérité, donc, à travers même une pédagogie libérale et vivante, le risque du dogmatisme, de la tradition limitée à la pratique rituelle, de l’institution succédant à l’imagination. Dès les premières manifestations du phénomène académique se révèlent les deux caractères qui, tantôt complémentaires, tantôt contradictoires, distinguent l’histoire de toutes les sociétés savantes ou littéraires : l’académie est soit une réunion d’écrivains ou d’hommes de sciences qui, de leur propre mouvement et en pleine liberté, mettent en commun leurs recherches, leur savoir, leurs doutes, soit un établissement officiel entretenu et contrôlé par un État au développement et à la gloire duquel il est invité à concourir. Derrière l’assemblée d’humanistes enthousiastes que Marsile Ficin rassemble au milieu du xve s. dans la villa de Careggi se profile la munificence calculée de Cosme de Médicis. Certes, le Moyen Âge avait connu des cercles de poètes — puys, cours d’amour ou chambres de rhétorique —, réunis autour d’un protecteur le plus souvent princier, mais leur ambition se haussait rarement au-dessus de la conversation galante et leur horizon se confondait la plupart du temps avec les bornes du fief seigneurial ou, en Artois et en Flandre, avec les murs de la cité. La première académie fondée en France en 1570 par Jean Antoine de Baïf et à laquelle Charles IX accorda des lettres patentes, l’Académie de poésie et de musique, ne jouera encore de rôle que dans la préparation des divertissements de la Cour. Le patronage de Platon sous lequel se placent les érudits florentins a une signification plus haute : les manuscrits apportés en Italie par les savants byzantins fuyant la conquête turque permettent à l’Occident une rencontre directe avec les auteurs grecs, sans passer par le filtre latin. La renaissance des lettres provoque un renouveau de la pensée. Dans le xvie s. italien, l’avant-garde philosophique et littéraire, ce sont les académies. Mais cet effort de modernisme scientifique et de pensée libre sera la cause même, pour les académies, de la perte de leur liberté et de leur soumission au prince. Suspectes à l’Église et aux universités scolastiques, combattues par les corporations artisanales, les académies sont rapidement réduites à solliciter l’appui des grands-ducs de Toscane ou des cardinaux romains. Pour mettre en cause les institutions médiévales, elles sont contraintes de se constituer en institutions. Et si l’Académie florentine paraît à beaucoup trop contraignante, les dissidents rassemblés sous le blason orné d’un blutoir de l’Académie della Crusca se donnent bientôt des statuts et édictent à leur tour des règles. Les académies vont essaimer dans toute l’Italie, se spécialiser, organiser et dispenser, véritables universités parallèles, un enseignement technique ou artistique. Mais l’impulsion décisive qui les implantera dans l’Europe entière viendra d’une volonté politique et centralisatrice. En créant l’Académie française, Richelieu cherche, par-delà le souci affirmé d’affinement et d’épuration de la langue, à fonder une politique d’orientation de toutes les disciplines intellectuelles et créatrices, qui sera poursuivie par Mazarin et Colbert. C’est à cet administrateur passionné que l’on doit la rationalisation du projet académique et l’un de ses traits les plus durables. Respectueux des principes d’ordre et de raison qui sont ceux de son siècle, mais pressé par la nécessité de mettre la France, par des découvertes dans le domaine des sciences appliquées, en état de répondre à la concurrence étrangère, soucieux également d’organiser le culte de la personnalité royale, Colbert accorda appui et crédits aussi bien aux savants préoccupés d’inventions techniques qu’aux artistes représentant le souverain dans le bronze ou la pierre ou aux poètes chargés de composer les devises et les inscriptions des arcs triomphaux. Cette conception du rôle des académies est encore aujourd’hui celle des pays rénovés, comme l’U. R. S. S. et la Chine, ou des nations nouvellement parvenues à l’indépendance : les corps savants qui groupent les noms les plus célèbres de la science, de l’art, de la littérature contribuent à la fois au prestige national et au développement scientifique et culturel de leur pays. C’est cette image que le prestige du classicisme français a diffusée de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, en passant par Berlin et Stockholm, et que la Révolution française, une et indivisible, reprit dès 1795 après avoir cru pouvoir, à la suite de Mirabeau, démocratiser le talent. Malheureusement les Jacobins furent des conservateurs littéraires, et le romantisme, en proclamant la relativité et la subjectivité du Beau, assigna définitivement au génie créateur le quarante et unième fauteuil.

J. D.