Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
F

fantastique (le) (suite)

• L’utopie scientifique. Destinée à devenir au xxe s. la science-fiction, elle se rapproche parfois du fantastique, bien que, dans son principe, elle en soit radicalement différente. Jules Verne*, dans le Sphinx des glaces (1897), donne une suite aux Aventures d’Arthur Gordon Pym, de Poe, et, la même année, H. G. Wells* exploite, avec l’Homme invisible, le vieux rêve humain symbolisé dans l’histoire de l’anneau de Gygès : l’invisibilité jointe à la toute-puissance et à l’impunité. Il montre quels ravages produit l’égoïsme quand aucune règle morale ne vient le freiner.

Dans la mesure où la science, loin de protéger l’homme contre les puissances fatales et démoniaques, le précipite au contraire vers la ruine comme si une nécessité supérieure à la volonté des savants menait le jeu, la science-fiction exprime l’angoisse et l’épouvante, et la ligne de démarcation avec le fantastique est difficile à déterminer. Des écrivains américains comme Ray Bradbury, Fredric Brown, Alfred Bester, Alfred Elton van Vogt et Richard Matheson illustrent l’aspect le plus inquiétant du merveilleux scientifique.

• Les métamorphoses. Le passage d’un règne à l’autre a toujours hanté la conscience universelle. La transformation de l’homme en blatte se fait pour la consternation de l’individu (la Métamorphose, de Franz Kafka*), mais celle d’homme en axolotl semble réjouir le héros de Julio Cortázar. Il arrive aussi qu’un animal se change en être humain (l’Araignée d’eau, de Marcel Béalu) ou que des végétaux se mettent à dévorer leur jardinier (les Plantes du Dr Cindarella, de Gustav Meyrink). Le désir ou la crainte de la pétrification ont également inspiré certains contes.

La superstition du loup-garou, fort ancienne et partout répandue (homme-tigre, homme-panthère, homme-serpent, etc.), traduit les rapports étroits que l’homme entretient avec l’animalité. Un récit classique, le Loup-garou de Frederick Marryat, un plus moderne et des plus troublants, le Pistolet fantôme de Carl Jocobi, donnent une idée de ce sujet abondamment traité.

• Le pacte avec le diable. On pense aussitôt à Faust. Aucun thème n’a plus intensément hanté la conscience des écrivains. Il faut consulter aussi le Diable dans la tradition populaire (1959), de Claude Seignolle.

• La malédiction d’un sorcier qui entraîne une maladie inconnue, incurable, terrifiante. La Marque de la bête, de Kipling, exploite le thème avec une force convaincante ; Lukundoo, de E. L. White, avec raffinement dans l’atrocité ; les Lèvres, de H. S. Whitehead, avec plus de discrétion et une égale efficacité.

• L’objet maudit, le talisman, la statuette d’envoûtement et tous les supports de la magie. Thème banal qui a engendré des milliers d’histoires. À titre d’indication, on peut citer la Main de gloire, de Nerval* ; la Main, de Maupassant ; la Poupée, d’Algernon Blackwood ; l’Anneau babylonien, de M.-E. Counselman ; l’Homme tatoué, de V. Starret ; la Canne, de Carl Jacobi ; Sibilla van Loon, de Marcel Brion.

• La statue, le mannequin, l’armure. Ces objets qui s’animent soudain pour se venger et commettre un crime appartiennent à la catégorie des objets ensorcelés. La Vénus d’Ille, de Mérimée, qui écrase contre sa poitrine d’airain celui qu’elle considère comme son fiancé, le mannequin qui joue le rôle principal dans Marie Melück-Blainville, d’Arnim, sont aussi célèbres que le heaume du Château d’Otrante. L’Aigle du casque de Victor Hugo* s’anime de même pour punir un chevalier félon.

• Le masque. Parmi les objets inanimés qui acquièrent une existence vivante, il faut faire une place particulière au masque qui devient le personnage véritable (le Carnaval d’Orvieto, de Marcel Brion, les Trous du masque et le Coup de grâce, de Jean Lorrain).

• La disparition de la maison, de la rue, de la ville, de l’île, etc. Elles sont effacées de l’espace humain, anéanties ou cachées dans un repli du temps : l’Île fantôme qui s’évanouit dès qu’on l’a découverte (Washington Irving), la Chambre disparue, de James O’Brien, la Ruelle ténébreuse, de Jean Ray, offrent les meilleurs exemples de ce thème.

• La possession diabolique. Il suffit de citer l’admirable roman de Hoffmann, les Élixirs du diable (1816).

• La dissociation de la personnalité. Elle est illustrée par le conte célèbre de R. L. Stevenson*, Dr. Jekyll et Mr. Hyde (1886).

• Le dédoublement de la personne. On en trouve un exemple dans l’étrange et belle Histoire du calife Hakim, de Gérard de Nerval.

• Le rêve. Il devient réalité ou la réalité devient rêve : Aurélia (1855), de Nerval, qui a donné naissance à un nombre infini de variations sur ce sujet.

• L’au-delà des frontières. Ce qui est au-delà des frontières et qui nous menace et nous angoisse est également ou réalité ou rêve : le Désert des Tartares (1940), de Dino Buzzati*.

M. S.

 A. M. Killen, le Roman « terrifiant » ou Roman « noir » (Champion, 1915). / D. Scarborough, The Supernatural in Modern English Fiction (Londres, 1917). / O. Reimann, Das Märchen bei E. T. A. Hoffmann (Munich, 1926). / M. Praz, La Carne, la morte e il diavolo nella letteratura romantica (Florence, 1930 ; 3e éd., 1948). / A. Béguin, l’Âme romantique et le rêve (Cahiers du Sud, Marseille, 1937 ; 2 vol. ; nouv. éd., Corti, 1947). / H. P. Lovecraft, Supernatural Horror in Literature (New York, 1945 ; trad. fr. Épouvante et surnaturel en littérature, Bourgois, 1969). / J. Mistler, Hoffmann le Fantastique (A. Michel, 1950). / P.-G. Castex, le Conte fantastique en France de Nodier à Maupassant (Corti, 1951). / P. Penzoldt, The Supernatural in Fiction (Londres, 1952). / M. Bonaparte, Edgar Poe (P. U. F., 1958 ; 3 vol.). / C. Seignolle, le Diable dans la tradition populaire (Besson et Chantemerle, 1959). / M. Milner, le Diable dans la littérature française de Cazotte à Baudelaire (Corti, 1960). / L. Pauwels et J. Bergier, le Matin des magiciens (Gallimard, 1960). / L. Vax, l’Art et la littérature fantastiques (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1960 ; 4e éd., 1974) ; la Séduction de l’étrange (P. U. F., 1965). / T. Faivre, les Vampires (le Terrain vague, 1962). / P. Mabille, le Miroir du merveilleux (Éd. de Minuit, 1962). / C. Dédéyan, l’Imagination fantastique dans le romantisme européen (C. D. U., 1964). / M. Schneider, la Littérature fantastique en France (Fayard, 1964). / E. Zolla, Storia del fantasticare (Milan, 1964). / R. Caillois, Préface à l’Anthologie du fantastique (Gallimard, 1966). / T. Todorov, Introduction à la littérature fantastique (Éd. du Seuil, 1970). / J.-L. Bernard, Dictionnaire de l’insolite et du fantastique (Éd. du Dauphin, 1972).