Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

examen (suite)

Examens et sélection

C’est avec la complexité technique et culturelle croissante qu’apparaissent de nouvelles formes d’examens, qui sont codifiés et standardisés. En France, c’est bien sûr le régime napoléonien qui fera régner dans l’éducation nationale une « objectivité » bureaucratique qui n’aura pas d’équivalent en Europe avant la fin du siècle. Il faut bien voir, en effet, que, si l’examen a une fonction économique de régulation pour la société industrielle, doublé d’une fonction de justification de l’élimination des moins aptes, il apporte en contrepartie pour l’individu une certaine sécurité : les relations personnelles ne jouent pas directement, et les influences sociales comme l’héritage culturel sont médiatisés par de si nombreux filtres que n’importe qui peut espérer, en travaillant, décrocher une « situation » stable où la compétition sera moins dure ; et cela est tout particulièrement vrai des systèmes bureaucratiques centralisateurs, où le concours s’est imposé comme le seul mode de recrutement des corps de l’État.

Le concours ne diffère de l’examen que par le classement des candidats et la restriction du nombre des admis, tandis que le numerus clausus est un quota imposé à certains établissements d’enseignement, en général destiné à éliminer ou à favoriser certaines catégories sociales. À côté de ces examens, qui ne cachent pas leurs objectifs, il en existe d’autres qui cachent, par leurs modalités ou même par leur qualification officielle, leur intention sélective. À titre d’exemples, on peut citer le contrôle des connaissances, les tests, les orientations faites par les psychologues, ces deux dernières méthodes étant particulièrement en vogue aux États-Unis. Il semble que, dans cette sorte d’épreuves, le candidat soit maître de son destin, la société n’intervenant que pour le conseiller.

Or, il n’en est rien : le contrôle des connaissances, comme les tests, non seulement sépare le bon grain de l’ivraie, les aptes des inaptes, à partir d’une définition sociale et idéologique de l’aptitude (en Occident, un tempérament dynamique est préféré à une attitude contemplative, une rationalité analytique à une perception intuitive, etc.), mais encore a d’autres conséquences qu’à court terme, car l’épreuve place l’individu dans la hiérarchie sociale et lui indique les fonctions qu’il peut encore exercer et espérer, s’il n’est pas apte. Le conseil psychologique est beaucoup plus subtil, en ce sens qu’il se présente comme une aide aux candidats, une orientation vers des enseignements de transition qui, en fait, rétrécit le champ des possibles pour le candidat. Les objectifs de cet examen sous forme d’assistance psychologique ont été définis par les sociologues américains : cooling-out function — fonction de refroidissement, puisqu’il s’agit de décourager l’élève et de lui faire accepter des réorientations successives.

Il est pourtant plus fréquent d’utiliser des critères de jugement connus de tous et explicitement sélectifs. Bien que les termes d’évaluation et de contrôle des connaissances remplacent de plus en plus ceux de notation et d’examen, il ne fait de doute pour personne que le problème reste toujours d’assurer une répartition des ressources en hommes qui soit la plus adéquate pour le fonctionnement de la société industrielle.

Cela, évidemment, exclut tout salut collectif par l’école comme l’espéraient les pédagogues libéraux d’avant la Seconde Guerre mondiale : dans une société hiérarchisée et pyramidale, il doit bien exister un mécanisme de sélection qui assure à chacun non seulement sa fonction technique, mais aussi un pouvoir et une liberté dépendant de la couche horizontale de la pyramide dans laquelle il se situe.

Le contrôle des connaissances

Le contrôle des connaissances est différent d’un examen de type traditionnel, en ce sens qu’il suppose généralement (il n’y a pas de définition réglementaire) un étalement du contrôle sur une longue période de temps (un an le plus souvent) et une notation sur des exercices très divers dans leurs modalités : par exemple, divers sondages rapides au cours de l’année, un devoir sur table en classe, un exercice de réflexion critique fait à livre ouvert à propos d’un texte choisi.


Conclusions actuelles

La vérification de l’équité du jugement et de son expression, la notation, fait donc l’objet d’une science spécifique, la docimologie, car ce problème est essentiel pour le fonctionnement de la démocratie, et cela à deux niveaux : niveau économique de la meilleure allocation des ressources pour optimiser la production et niveau idéologique de raffermissement du consensus social, en faisant accepter par les citoyens la légitimité de l’ordre social dans lequel on se trouve. C’est pourquoi certains mouvements gauchistes libertaires font de la lutte contre les examens une lutte générale contre la société capitaliste, industrielle et bureaucratique.

La docimologie

La docimologie (du grec dokimê, épreuve) est la science des examens. De spéculation philosophique, elle est devenue connaissance scientifique grâce à l’essor de la psychologie.

En France ce furent les travaux d’Henri Laugier, puis d’Henri Piéron, aux États-Unis les recherches de la fondation Carnegie qui jetèrent les bases de cette science, essentielle en démocratie si l’on veut que la sélection soit fondée, au moins au moment où elle s’opère, sur des critères justes. De nombreuses expériences ont prouvé que la subjectivité des professeurs et l’absence de clarté des critères de jugement conduisaient à des erreurs monumentales. Par exemple, un hebdomadaire fit corriger une copie de français de première sur La Fontaine par cinq professeurs ; cette copie se vit créditée (sur 20) de 6,5, 8, 8,5, 11 et 12 ! Encore plus spectaculaires et probants sont les résultats obtenus lors d’un stage organisé par les Amis de Sèvres en mai 1967 : une copie de français et une copie de mathématiques furent soumises respectivement à 58 et 54 correcteurs ; les notes allèrent de 4 à 15 en français, et de 4 à 17 en mathématiques, avec des appréciations parfois diamétralement contradictoires. Cela explique pourquoi l’on recherche des méthodes permettant d’éliminer le facteur « tempérament du correcteur » qui utilisent les outils statistiques. Un de ces outils est la formule
x est la note mise par le correcteur à la copie, m la moyenne des notes distribuées par ce même correcteur, σ l’écart type de la distribution de ces notes.