Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

évolutionnisme (suite)

L’école anglo-saxonne de l’évolutionnisme

Dans l’ouvrage essentiel de l’Américain Morgan*, Ancient Society (1877), qui n’a été traduit pour la première fois en français qu’en 1971 (la Société archaïque), on peut dégager sans risque de polémique les traits essentiels de l’évolutionnisme, même si, comme certains l’avancent aujourd’hui, l’œuvre de Morgan, notamment ses livres antérieurs, est susceptible d’interprétation « structuraliste ».
1. La notion de changement dans la forme de la société est susceptible de plusieurs sens.
2. Les modifications socioculturelles sont totales, voire, dans certains cas, révolutionnaires ; elles interviennent au niveau des systèmes et pas seulement dans les traits culturels.
3. Les traits culturels, les institutions sociales ont des origines indépendantes et des évolutions parallèles.
4. Les changements sociaux ont des rapports multiples avec les changements économiques.

Le Britannique J. F. McLennan émet plusieurs hypothèses plus particulières, comme celles des paliers d’évolution de la famille (stade de la promiscuité primitive, stade matriarcal, etc.), qui n’ont plus cours aujourd’hui, sauf à montrer l’erreur méthodologique. D’autres sociologues se rattachent, de façon moins systématique, à l’évolutionnisme ; par exemple Edward B. Tylor et James G. Frazer.


L’évolutionnisme de Morgan face aux interprétations marxistes

Les fondateurs du marxisme ont contribué sans le vouloir à accentuer le discrédit de l’évolutionnisme de Morgan : la caution qu’Engels et Marx apportaient à Morgan jetait sur lui, dans l’université anglo-saxonne, un discrédit dont il se serait passé ; d’autre part, l’analyse marxiste de l’apport de Morgan a été mal comprise par les anthropologues eux-mêmes, qui ont cru que Marx et Engels avaient mis en lumière chez Morgan un évolutionnisme unilinéaire et quasi mécaniste dans son déroulement. Voici par exemple ce qu’écrivait Engels : « Sur les origines de la société, il existe un livre décisif, aussi décisif que Darwin l’est pour la biologie, et naturellement il a été découvert une fois encore par Marx : c’est Morgan, Ancient Society, 1877. Marx m’en a parlé [...]. Morgan a redécouvert spontanément, dans les limites que lui traçait son sujet, la conception matérialiste de l’histoire de Marx, et ses conclusions concernant la société actuelle sont des postulats absolument communistes. » (Lettre d’Engels à Karl Kautsky du 16 févr. 1884.)

Or, la théorie de Morgan par rapport à un évolutionnisme conçu comme le déroulement du matérialisme dialectique ne se réduit pas à la conception que s’en fait Engels, si même elle s’y apparente (v. Morgan). C’est cependant l’un des contresens qui ont pesé sur la méthode anthropologique et qui ont retardé la formation de l’évolutionnisme comme théorie scientifique.


Le néo-évolutionnisme

Les excès des critiques de Boas* à l’égard de l’évolutionnisme de Morgan, le caractère jugé fragmentaire de l’école culturaliste* et des notions de style fonctionnaliste sur la personnalité* de base et surtout l’observation des changements politiques intervenus après la disparition des empires coloniaux et la naissance de nouveaux États après la Seconde Guerre mondiale, tout cela a permis aux ethnologues de rechercher une nouvelle méthode capable d’interpréter plus justement les changements socioculturels. Certains, comme L. A. White, évoquent une notion quasi métaphysique, l’« énergie culturelle », mesurable presque quantitativement par le nombre de sujets en fonction d’une unité de temps.

Le plus important des néo-évolutionnistes est peut-être J. Steward, qui, dans son livre Theory of Culture Change (1955), propose de distinguer des niveaux d’intégration socioculturelle qui correspondent à des paliers de développement culturel (exemple : le palier baptisé groupe patrilinéaire) et qui désignent les différents principes d’organisation moderne. Steward propose également de partir dans l’analyse d’une évolution du concept de « noyau culturel », ensemble de facteurs économico-culturels. Un autre Américain, G. P. Murdock, a cherché à déterminer de façon plus fine encore les lois de l’évolution.


L’évolutionnisme aujourd’hui dans l’anthropologie

L’évolutionnisme a été beaucoup critiqué, mais il est cependant difficile d’abandonner l’impression qu’une société archaïque est plus simple qu’une société industrielle. Pourtant, selon Lévi-Strauss (cf. « Ethnologie et histoire » dans Anthropologie structurale), c’est une illusion d’optique qui nous fait prendre une société comme plus « évoluée » qu’une autre. Une société s’exprime dans divers systèmes culturels ; au nom de quoi se réfère-t-on pour affirmer qu’elle est plus complexe ? À la rigueur, il est possible de trouver les critères objectifs pour définir la complexité d’un système, mais, ce qui est impossible c’est d’instituer une ligne univoque d’évolution des sociétés. Comme par une sorte de loi d’équilibre, celles qui ont développé certains systèmes culturels semblent avoir été balbutiantes dans d’autres systèmes culturels : par exemple, si l’on compare la société esquimaude à la société australienne du point de vue technologique, la société esquimaude est infiniment plus « développée ». Mais si l’on prend un autre critère de comparaison, par exemple le système des représentations mythiques liées à la classification sociale, les Esquimaux sont ici les parents pauvres.

Cependant, il est impossible de maintenir ce relationnisme jusqu’au bout : il y a peut-être autant de richesse logique dans une magie et dans une mythologie « primitives » que dans une pensée scientifique moderne, mais ces divers systèmes de pensée n’ont pas les mêmes conséquences pratiques en termes de domination de la nature, et cette dernière conséquence ne se laisse jamais relativiser complètement : ses effets sont cumulatifs, ses conquêtes irréversibles.

Si l’évolutionnisme ne peut pas être exorcisé complètement de la pensée sociologique, c’est que la sociologie est le produit de certaines sociétés seulement, qu’elle ne peut oublier complètement.

D. C. et M. F.