Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

évolution biologique (suite)

Les théories explicatives de l’évolution

Le fait de l’évolution est donc bien établi, avec une rigueur suffisante. Ses traits caractéristiques sont décrits, et quelques règles ont été reconnues. Mais le mécanisme de l’évolution demeure fort imprécis ; toute théorie réellement explicative doit en effet rendre compte d’un ensemble de faits : origine des grands types d’organisation, origine des espèces, épanouissement ordonné des divers organismes, adaptation du vivant à son milieu.

Plusieurs théories ont cependant tenté d’expliquer le mécanisme évolutif.


Le lamarckisme

Chargé en 1793 de ranger les collections chaotiques d’animaux inférieurs du Muséum d’histoire naturelle, tout récemment fondé, Lamarck* éprouva de sérieuses difficultés pour séparer les différentes formes. Il était jusqu’alors partisan convaincu de la fixité des espèces ; sa vision du monde vivant se modifia et l’orienta vers une conception évolutionniste. Puisqu’il est difficile d’isoler les diverses espèces, elles doivent passer de l’une à l’autre et donc descendre les unes des autres ; les animaux constituent une série progressive depuis les Protozoaires jusqu’aux Mammifères. La stabilité de l’espèce est fonction de celle du milieu. Les changements de milieu provoquent des modifications des besoins ; les animaux contractent alors de nouvelles habitudes, qui entraînent des transformations dans les actions et les mouvements ; ces derniers détermineront des changements de forme. Cette succession, changement de milieu, modifications des besoins, nouvelles habitudes, transformations des actions et des mouvements, changements de la forme, se répète toujours et explique l’évolution des êtres vivants.

De nombreux exemples illustrent la théorie : la Girafe est obligée de brouter les feuilles des arbres et s’efforce de les atteindre. Cette habitude soutenue depuis longtemps a modelé la forme ; les jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière et le cou s’est tellement allongé qu’il permet d’atteindre les branches très élevées. La palmure des Oiseaux aquatiques s’est développée selon le même processus ; le besoin attire l’Oiseau sur l’eau, où il trouve sa nourriture ; il écarte les doigts de ses pieds lorsqu’il veut nager ; la peau interdigitale s’étend et ainsi, par un exercice répété pendant de nombreuses générations, se forme la patte palmée. Les Serpents ont pris l’habitude de ramper et de glisser sur le sol ; à force de s’étirer pour passer dans les fentes du sol, le corps s’est allongé et les pattes, inutiles, ont disparu.

La théorie repose donc sur deux règles : 1o le besoin crée l’organe nécessaire ; l’usage le fortifie, l’accroît. Le défaut d’usage entraîne l’atrophie et la disparition de l’organe inutile ; 2o les caractères acquis sous l’action des conditions de milieu se transmettent de génération en génération. Le caractère acquis est donc héréditaire.


Critiques du lamarckisme

Chacun des deux postulats soulève des critiques.

• L’action du milieu. Le milieu exerce une action sur l’organisme. Placé dans un autre milieu, l’organisme réagit, et s’adapte aux nouvelles conditions. Ces réactions utiles et individuelles aux changements des facteurs externes sont des accommodats. La pigmentation accrue de la peau exposée à des rayons ultraviolets constitue un écran protecteur contre les brûlures. La formation d’un cal à la suite de frottements répétés prévient une ulcération cutanée. L’augmentation du nombre des piquants chez un Ajonc élevé en air sec et en plein soleil restreint la transpiration en diminuant les surfaces foliaires. L’hypertrophie compensatrice du rein unique, à la suite de l’ablation d’un rein, est de règle.

Mais la réponse au besoin existe-t-elle toujours et est-elle toujours utile ? La réponse est négative ; la modification est souvent quelconque et sans utilité (variations saisonnières des Daphnies portant sur la forme de la tête et la longueur des épines). Des Oiseaux aquatiques (Râle d’eau, Poule d’eau) nagent sans palmure ; l’utilité d’un organe ne constitue pas une raison suffisante pour déterminer son apparition.

• L’hérédité des caractères acquis. Cette hérédité des caractères acquis par le « soma » est l’objet d’une ancienne querelle, toujours actuelle. Toute modification qui intéresse le corps, c’est-à-dire les cellules somatiques, est une somation ; toutes les expériences faites pour démontrer l’hérédité des somations ont échoué. Cette constatation expérimentale ruine le lamarckisme, car elle retire aux somations toute valeur évolutive.

Mais si le lamarckisme était exact, un certain nombre de faits recevraient une explication : architecture utile des os, qui semble préparée dans les os fœtaux ; callosités héréditaires chez le Dromadaire, le Phacochère, qui sont préparées avant la naissance, in utero ; cécité des cavernicoles, dont les yeux sont inutiles à l’obscurité.

Malgré les critiques, les réfutations, les objections, le lamarckisme ne disparaît donc pas ; les néo-lamarckiens persistent, en France surtout. À la fin du xixe s. et au début du xxe s., Alfred Giard, Edmond Perrier, Gaston Bonnier, Félix Le Dantec, Julien Costantin, Frédéric Houssay en furent les principaux défenseurs.

Plus récemment, l’embryologiste Paul Wintrebert, dans un livre intitulé le Vivant créateur de son évolution (1962), admet que « les progrès actuels de la physiologie, de la biochimie, de l’endocrinologie, de la génétique et de la cytologie ultramicroscopique confirment aujourd’hui son [de Lamarck] intuition géniale ». Wintrebert propose une hypothèse explicative de l’évolution qui est un « lamarckisme chimique », lamarckisme parce qu’elle admet la théorie de Lamarck, chimique, parce qu’aux facteurs conscients du besoin, de l’effort, de l’usage ou du non-usage se substituent des propriétés chimiques de la matière vivante extraordinairement complexes. Cette construction théorique et hypothétique soulève bien des objections et réclame une vérification expérimentale.