Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
E

Europe (suite)

Il appartient essentiellement aux historiens, aux philosophes, aux sociologues de trancher sur l’origine, le bien-fondé et les implications de telles valeurs, de tels systèmes. Dans le domaine strictement littéraire, il serait possible d’identifier non pas une ou des littératures européennes, mais des écrivains européens : ceux qui, à travers diverses tentatives de création verbale, ont mené la confrontation de leur individualité avec une communauté intellectuelle, sentimentale, reconnue comme telle ; ceux qui ont illustré et affirmé l’unité d’une histoire et d’une civilisation ; ceux qui, par leur vie et par leur œuvre, ont exprimé leur foi en une réalité supérieure, appelée Europe.

Qui sont ces écrivains ? De quelle Europe ont-ils parlé, ou plutôt rêvé ? Cette troisième tentative d’approche semble imprécise, dangereuse. En réalité, elle n’est concevable qu’au prix de deux réserves.
1o Le système de valeurs, le patrimoine qui, littérairement parlant, constitue l’Europe, n’a rien d’absolu ; il varie en fonction de chaque écrivain, qui l’élabore au fur et à mesure que se forme son œuvre. Loin de trouver une seule Europe, une Europe idéale, nous découvrons de multiples idées d’Europe, coulées dans des essais, des romans, des poésies, et de multiples images d’Europe, sentimentales, intérieures. Les fondements idéologiques de ces Europes sont nécessairement divers, voire opposés : c’est la réserve qu’il faut accepter. Pour l’un, l’Europe sera une unité de culture, un humanitarisme se réclamant d’un nécessaire libéralisme moral et politique, et c’est Thomas Mann ; pour l’autre, le fonds catholique sera déterminant, dans la mesure où il a fécondé le monde germain et le monde latin, et ce sera l’austère et poétique méditation de Gonzague de Reynold, chroniqueur de l’Europe, à laquelle il a toujours rêvé de son petit canton de Fribourg ; pour un autre, comme Robert Brasillach, l’Europe entre 1930 et 1939 ne pouvait se concevoir sans les références du national-socialisme, du fascisme et du phalangisme. Europe pour les uns, anti-Europe pour les autres...
2o Multiples sont les possibilités de découvertes et d’approfondissement de l’Europe, et, par là même, les traductions littéraires d’une réalité européenne. Le voyage sera pour l’un la première et meilleure expérience, et c’est Montaigne quittant sa « librairie » pour se mettre en route vers l’Italie, à l’écoute du monde, proposant en chemin un art de vivre et de bien penser. Pour un autre, l’éducation, la fréquentation de milieux d’échanges, de villes-carrefours seront déterminantes, et l’on songe à l’émouvant Stefan Zweig, faisant revivre dans son Monde d’hier la Vienne des dernières années de la monarchie austro-hongroise. Pour d’autres enfin, des émotions esthétiques, des lectures, une passion musicale assureront la foi perdurable en une union des Européens, et c’est derrière le petit Jean-Christophe, le courageux Romain Rolland.

Il est indéniable que l’appellation européen comporte des dangers, présente, aux yeux de certains, un caractère arbitraire. Mais les écrivains européens existent. Ils invitent leurs publics à se déterminer pleinement devant leurs propositions. Leurs œuvres sont des Europes spontanées, vivantes, contradictoires ; elles appellent à la réflexion et à la prise de conscience.

Trois mythes littéraires

Ulysse et l’Odyssée

Plus encore que l’Iliade, à tonalité guerrière, l’Odyssée d’Homère* représente une source prodigieuse d’inspiration poétique et romanesque ; elle offre, par ses multiples épisodes, des canevas, des scénarios, des arguments ; mais l’intérêt principal reste fixé sur Ulysse. Chanté par les poètes (Dante, J. du Bellay, D’Annunzio et, proche de nous, Nikos Kazandzákis avec son poème-fleuve l’Odyssée), on retrouve Ulysse dans des drames ou des opéras (Monteverdi, drames de l’Espagnol Calderón) ou dans le théâtre du Danois Ludvig Holberg. On connaît la dette de Fénelon ou de Giono envers le poème homérique, mais la plus originale est sans doute celle de l’Irlandais James Joyce avec son roman Ulysse (1922).

Don Juan*

L’aventure fantastique de Don Juan Tenorio, plongeant ses racines dans le Moyen Âge espagnol, mais telle que Tirso de Molina l’a mise en scène au début du xviie s., a donné lieu à quantité de pièces de théâtre dont les plus connues sont celles de Molière, de Goldoni, de Mozart (livret de Lorenzo Da Ponte), du romantique allemand Nikolaus Lenau et du poète lituanien O. V. de L. Milosz. Mais il faudrait aussi mentionner d’autres œuvres, de valeur très inégale : des nouvelles d’E. T. A. Hoffmann ou de Mérimée (les Âmes du purgatoire), le grand poème de Byron et des pièces récentes comme celles de Max Frisch, André Obey, Jean Anouilh et H. de Montherlant.

Napoléon*

La geste napoléonienne a des dimensions qui sont déjà européennes, géographiquement parlant. Tout au long du xixe s., détracteurs et zélateurs de l’Empire s’opposent ; mais les querelles idéologiques n’entravent pas l’imagination des écrivains. Dans le premier camp se détachent Chateaubriand, Byron, Leopardi et surtout Tolstoï, avec sa fresque Guerre et Paix. De l’autre bord, Manzoni, Grillparzer, Mickiewicz, Pouchkine, Stendhal, Walter Scott et Victor Hugo, l’un des défenseurs les plus inspirés. Le théâtre ou le cinéma prennent la relève, de nos jours, pour continuer à transmettre l’histoire du Petit Caporal.


Conclusion

Quelles que puissent être les réserves de principe, de méthode, d’érudition qu’on adresse à l’existence d’une littérature européenne, les manifestations littéraires d’un esprit européen jaillissent et réussissent à imposer à la réflexion la réalité d’une Europe vivante et multiforme. À ce stade, trois perspectives d’avenir peuvent affermir la réalité européenne.

Sans doute, les notions de courants, de mouvements littéraires européens restent ambiguës ; sans doute, les grands chefs-d’œuvre européens ont une valeur plus affective qu’objective. Mais ce furent les bases choisies, voici plus d’un siècle, par le comparatisme littéraire, pour essayer de rendre compte de phénomènes littéraires dispersés, pour en dégager une vision unitaire et synthétique. Actuellement, les rapports entre les lettres européennes et les cultures africaines ou extrêmes-orientales commencent d’être abordés par les comparatistes. Il y a là, pédagogiquement et intellectuellement, des atouts pour une meilleure connaissance de la littérature européenne. À ce titre, la littérature comparée devient bien cet outil pour une meilleure compréhension internationale dont on a souvent parlé. Cette discipline a sa place dans la culture des Européens de demain.